Pourquoi la démocratie interne est une condition préalable

Submitted by AWL on 13 May, 2014 - 8:48

Pourquoi la démocratie interne est une condition préalable pour la construction d' une organisation internationale (article pour Marxist Revival no.1)


Bien que dans les discussions à propos de la démocratie interne les droits de tendance soient acceptés dans les mots par de nombreuses organisations à la fois du milieu trotskyste et de d'autres milieux, dans la pratique, cependant, ils ne sont pas mis en œuvre. À mon avis, cette question n'est pas une question triviale ou secondaire, mais elle est la condition préalable à la construction d'une organisation saine tant sur le plan national et international qui se prépare à la révolution socialiste.

En outre, le concept marxiste de "centralisme démocratique" découle d'une nécessité objective au sein du mouvement ouvrier. De nombreuses organisations et partis communistes ont une compréhension totalement incorrecte et non marxiste de ce concept. Cette compréhension erronée et non scientifique n'est pas exclusives aux organisations staliniennes seulement, mais peut également être observée dans de nombreuses organisations trotskystes.

Ces organisations et partis ont une conception administrative du centralisme démocratique . En fait, toutes ces organisations ont une structure organisationnelle qui est une caricature d'un parti révolutionnaire . Elles semblent tous avoir des congrès, des membres d'une direction, des élections et une "démocratie" (formelle). Les dirigeants de ces organisations semblent être "élus" sur la base d'un vote à la majorité et les dirigeants et le "chef" sont élus pour la période comprise entre un congrès et le suivant. Ces organisations ont toutes leurs organe de parti et les pages de leurs journal sont également ornées avec des articles par, et des images de Marx, Lénine ou Trotsky (ou d'autres dirigeants), organisent des activités et ont leurs partisans. Toutes ces organisations prétendent avoir une soi-disant structure organisationnelle "démocratique". Toutefois, soit qu'elles n'autorisent pas, dans la pratique, les droits internes pour des discussions sur différents points de vue, ou lorsque les premiers signes d'un désaccord avec les dirigeants ou la majorité des membres apparaissent, une vague d'accusations, de calomnies et d'humiliation des opposants commence immédiatement; et si ces pressions psychologiques ne sont pas efficaces, les manœuvres organisationnelle, l'exclusion et la calomnie progressent rapidement vers l'expulsion et la suspension de l'adhésion. Sans aucun doute, si de telles organisations avaient le pouvoir d'État, alors ces divergences entraîneraient à coup sûr des arrestations, des procès et même l'exécution d'opposants. Selon ces "dirigeants", en ayant la majorité des voix à l'intérieur d'une organisation, il suffit de tuer dans l'œuf la voix de toute opposition. En fait, la méthode que ces organisations soi-disant "communistes" ont pour faire face à la dissidence peut être comparée à la façon dont les régimes militaires dans les pays sous-développés traitent leurs adversaires.

Le dénominateur commun de tous ces partis "communistes" réside dans une question fondamentale: à savoir, l'absence de reconnaissance des "droits de tendance" pour les points de vues des minorités. En fait, cette question très simple et évidente sépare toutes ces organisations d'une véritable organisation marxiste révolutionnaire. Ne pas reconnaître les droits des membres qui parviennent à des opinions différentes de celles de la direction ou de la majorité des membres, est la base de la distinction entre une organisation déviante et une organisation marxiste révolutionnaire. Ces organisations estiment que de permettre un débat démocratique interne sape l'unité du parti et éventuellement conduit à des scissions et a pour conséquence un parti faible qui n'est pas capable de diriger une révolution. Tous ces arguments sont basés sur les théories et les idées de la défaite de la révolution russe ( le stalinisme), et n'ont pas de ressemblance avec les théories organisationnelles de la victoire de la révolution russe (le léninisme).

La raison pour reconnaître une place et des droits aux points de vue différents et opposés au sein d'une structure organisationnelle révolutionnaire est la suivante: dans une organisation révolutionnaire les membres de cette organisation, en fonction de leur pratique révolutionnaire dans les différents domaines de lutte dans la société, parviennent à des types de conscience différents et parfois contradictoires les uns des autres. Accepter un programme général du parti ne veut pas dire que tous les membres, à tout moment, ont l'unanimité des idées et obéissent à leurs "dirigeants". Les membres peuvent, en raison de leurs luttes pratiques, atteindre une conscience qui est différente de certains autres membres de l'organisation qui sont actifs dans d'autres domaines de lutte. C'est pourquoi les membres et les cadres d'un parti uni, dans leurs interventions quotidiennes entre deux congrès du parti, adoptent des tactiques différentes. Leurs expériences sont relatives et même dans de nombreux cas incomplètes. Par exemple, parmi les travailleurs membres d'une organisation révolutionnaire des divergences peuvent surgir sur le slogan des "organisations indépendantes des travailleurs" ou sur la "question nationale" et comment intervenir chez les travailleurs pour réaliser ça. Peut-être, sur la question de déclarer l'indépendance des organisations ouvrières des partis politiques, certains membres du parti en viennent à la conclusion que peut-être cette indépendance des travailleurs devrait également inclure leur propre parti. D'autres peuvent conclure que non: elle ne devrait pas inclure leur propre parti communiste! Ce type de divergences d'opinion peut aussi se voir dans d'autres cas. Évidemment, on ne peut être certain à l'avance que tel point de vue va atteindre les résultats souhaités et est correct. Ce n'est que par une action pratique et de l'expérience que les théories se révèlent finalement correctes. D'un point de vue marxiste, la théorie est seulement de l'action concentrée (pratique).

Évidemment, pour parvenir à un accord et une position commune en vue de mettre ces tactiques en pratique, et de rassembler les différentes opinions et les mettre en œuvre dans l'unité, à l'intérieur du parti révolutionnaire il doit y avoir des conditions qui facilitent la possibilité d'un dialogue et la formation de tendances qui sont en désaccord avec l'opinion de la majorité.

C'est dans ces conditions que la démocratie interne au sein d'un parti révolutionnaire est d'une importance vitale. Un parti qui depuis sa création ne reconnaît pas le droit de former des tendances pour les points de vues de l'opposition et divergents, ne peut pas être un parti marxiste révolutionnaire qui est censé préparer la révolution ouvrière. Un parti qui ne comprend pas que c'est seulement par l'échange de points de vues entre les membres avec différents types de conscience et tactiques au sein du parti que le programme du parti peut être raffiné et qu'une intervention efficace peut être organisée; sans aucun doute, il va dévier dans les tourbillons de la lutte des classes et ne jouera pas un rôle révolutionnaire. Le parti bolchevique était un parti avec la démocratie interne. Les pratiques de la démocratie interne au sein de ce parti avant la révolution d'octobre 1917, et en particulier entre 1917 et 1919, peuvent être un exemple à suivre pour les futures organisations révolutionnaires. Celles qui nient la démocratie interne et la formation des tendances et des fractions au sein des organisations, ne correspondent pas à la notion de parti d'avant-garde léniniste.

Pour découvrir le sens véritable de "centralisme démocratique", nous avons besoins de discuter davantage de cette question. Dans un parti d'avant-garde, les membres, qui au cours de leur activité dans la lutte arrivent à différents points de vue, présentent leurs points de vue au congrès du parti. Cependant, le problème se pose lorsque certains membres (même une seule personne ) ont des divergences avec le point de vue de la majorité ou de la direction. Dans une telle situation, il est évident que le parti révolutionnaire doit satisfaire cette minorité de sorte que ses positions puissent être diffusées parmi tous les membres du parti par le biais du bulletin interne et de réunions planifiées. Cette minorité doit avoir le droit de former une "tendance". Une tendance qui, avec l'accord de la majorité et la mise en place d'outils de promotion interne par la direction, prend forme et, dans un environnement raisonnable et de camaraderie, discute et fait la promotion de ses points de vue pour la période suivante. C'est parce qu'un parti révolutionnaire sait très bien que toute tactique qui est présentée par certains membres (même la majorité), ne sera pas nécessairement le point de vue correct dans la pratique. Seule une action dans la lutte peut montrer lequel des points de vue est plus conforme à la réalité. Par exemple, si après un an l'expérience montre que le point de vue minoritaire est erroné, il est évident que ce désaccord sera invalidé et la tendance sera déclarée dissoute. Mais si le point de vue minoritaire a été correct et le point de vue de la majorité erroné, alors le point de vue de la minorité qui est devenu familier à tous les membres deviendra le point de vue de la majorité. De cette façon, il y aura une opportunité pour tous les points de vue de se révéler correct.

Cependant, même si dans le futur les points de vues de la majorité s'avèrent faux, la minorité - tout en préservant ses croyances et ses critiques de la majorité - doit mettre en pratique les positions de la majorité en dehors du parti pour une période (jusqu'au congrès suivant). En dépit de ses divergences internes, ce parti doit agir dans l'unité à l'intérieur de la société et faire l'expérience des points de vue de la majorité dans l'action, jusqu'à ce que leur résultat soit prouvé dans la pratique (positif ou négatif). Le congrès suivant du parti peut arriver à une nouvelle évaluation et conclusion fondées sur la pratique de la période précédente.

Qu'advient-il si les différends d'une minorité ne sont pas résolus après une période (entre deux congrès) ? A ce stade, il peut y avoir deux raisons à cela. La première est que ces divergences subsistent au niveau des questions tactiques et plus de temps est nécessaire pour ces points de vue se révèlent corrects. Dans ce cas, la tendance de l'opposition, comme dans la période précédente, reste dans le parti afin que les questions puissent être examinées dans la période suivante. Mais dans certains cas, les divergences peuvent aller au-delà des différences tactiques. De profondes divisions politiques peuvent aussi apparaître dans le parti. Dans la société capitaliste, l'idéologie dominante est l'idéologie de l'élite dirigeante. Il y a toujours la possibilité que même les membres ou la direction d' un parti révolutionnaire soient influencés par les idées de l'ennemi de classe. Par conséquent, certaines divergences peuvent aller au-delà de celles qui sont tactiques. Par exemple, il est possible que certains membres arrivent à une décision que la ligne de la direction du parti souffre de déviations de classe et qu'il est nécessaire d'avoir un combat plus profond pour faire obstruction à la ligne déviante. Dans ce cas, la direction du parti doit respecter le droit de ce groupe de dissidents - en fonction de leur jugement - de déclarer une "fraction". Ces membres doivent être autorisés à rester à l'intérieur d'un parti révolutionnaire et même de participer à la direction du parti, selon le nombre de leurs partisans. De cette manière une opportunité suffisante leur sera donnée pour faire connaître leurs points de vue au sein du parti et au niveau de la direction. En fait, la formation d'une "fraction" est une étape plus sérieuse pour la lutte contre la conduite déviante de la majorité au sein d'un parti révolutionnaire. Le fait de former une "tendance" porte sur des questions tactiques et peut être de courte durée.

Mais si, après une certain temps la fraction parvient à la conclusion que la direction et la majorité du parti sont sur le point de franchir la ligne de classe, et qu'il n'y a aucune possibilité de convaincre la majorité des membres, donc à ce stade, elle devrait avoir le droit de former une "fraction ouverte". En fait, le concept de former une fraction ouverte signifie que les préparatifs sont en cours pour une scission. La fraction ouverte peut même s'adresser au mouvement ouvrier et faire des annonces publiques et laisser la classe ouvrière connaître la déviation (à son avis) de la majorité. Un parti révolutionnaire doit aussi donner à cette minorité l'opportunité organisationnelle pour non seulement faire connaître ses points de vue à l'ensemble des membres, mais aussi de les inclure dans les organes officiels du parti. Évidemment, s'il n'y a pas d'accord et que le mouvement ouvrier n'a pas modifié les positions de la majorité, la prochaine étape sera une scission. Mais cette séparation peut également être raisonnable et se faire en toute camaraderie, sans accusations ni calomnies. L'histoire montrera l'exactitude ou la déviance du point de vue des deux parties dans l'avenir. Peut-être que lorsque l'erreur de la majorité aura été prouvée dans la pratique, les conditions pour que cette tendance minoritaire puissent réintégrer le parti uni arriveront. Mais s'ils finissent par se heurter, se battre, se lancer des accusations et se haïr les uns les autres; ces deux tendances, même si elles en viennent à avoir les mêmes points de vue dans le futur, ne pourrons jamais être ensemble dans un parti.

Ne serait-ce pas toutes ces conditions préalables, comme le prétendent nombre de soi-disant trotskystes, qui affaiblissent le parti et ses dirigeants? Ne serait-ce pas ces attitudes "libérales" et "démocratiques bourgeoises" envers la démocratie interne? Le parti ne devrait-il pas être dur comme l'acier pour qu'il s'acquitte de ses décisions dans l'unité? N'est-ce pas faire une concession à une minorité "liquidationniste"? La réponse à toutes ces questions est négative . La reconnaissance des droits des minorités non seulement n'affaiblit pas le parti, mais elle conduira à le renforcer. Prendre des dispositions pour la mise en place d'une "tendance", une "fraction" et même une "fraction ouverte" donnera au parti plus de crédibilité et le rendra plus fort aux yeux de la masse des travailleurs . Il suffit de simplement regarder l'état des divers partis et organisations internationaux pour voir la gravité et la profondeur de leurs crises organisationnelles - qui est en grande partie le résultat de déviations organisationnelles. En fait, une situation de crise s'applique à la plupart des partis et des organisations au niveau international. Toutes les scissions non désirées, qui n'ont aucun fondement objectif, auraient pu être évitées, à condition que les droits des points de vue minoritaires à l'intérieur de l'organisation auraient été officiellement reconnus. Évidemment, la base de la séparation organisationnelle et de l'effondrement sont enracinées dans l'approche déviante et non -démocratique des partis, et non l'inverse. Si les conditions pour l'expression d'opinions auraient été créés, peut-être qu'aujourd'hui, non seulement il n'y aurait pas eu de scissions dans ces organisations, mais elles auraient attiré de nombreuses forces.

Ce que ces organisations déviantes ne comprennent pas est ceci: que les scissions, les suspensions et les expulsions doivent être seulement la dernière étape d'un long processus de discussion et d'activité conjointe. Les expulsions et les scissions ne sont justifiées que si une tendance a franchi la ligne de classe et que cela a été démontré dans le mouvement ouvrier. En d'autres termes, les résultats des politiques destructrices et contre-révolutionnaire d'un courant (ou tendance) doivent non seulement être clairs et transparents pour tous les membres du parti, mais qu'ils aient été clairement exprimés dans la société. Dans le parti bolchévik ces droits, y compris le droit de créer une tendance et une fraction, ont été reconnus pour les membres. Une des raisons pour lesquelles le Parti bolchévik a été couronné de succès dans le développement d'un programme révolutionnaire fût qu'il était relié au mouvement ouvrier, et donc qu'il gagna de la crédibilité auprès des conseils ouvriers qui ont conduit à la victoire de la première et de la seule révolution socialiste dans le monde, était précisément le respect de la démocratie interne. C'est seulement en 1921, pendant la guerre civile, que les fractions au sein du parti bolchévik furent interdites. Avant cela, dans de nombreux cas des dirigeants du parti et des membres ont exprimé publiquement leurs positions et leurs divergences avec la direction sans être expulsés ou punis. Cependant, la "nécessité" de limiter les fractions internes à l'époque de la guerre civile en 1920-1921, est devenu une vertu au cours de la période de Staline et a été suivie par des années de répression stalinienne. Pendant les dernières années de sa vie Trotsky a fait une "autocritique" claire sur cette période. Trotsky écrivait: "L'interdiction des partis d'opposition a entraîné l' interdiction des fractions. L'interdiction des fractions se termina par une interdiction de penser autrement que les dirigeants infaillibles. Le monolithisme de type policier du parti a abouti à une impunité bureaucratique qui est devenue la source de toutes sortes de démoralisation et de corruption." ( La Révolution trahie, 1936)

Le mouvement trotskyste a aussi appris de nombreuses leçons de la révolution d'octobre 1917 et ne peut donc pas répéter les mêmes erreurs. L'évaluation de Léon Trotsky des questions internes du parti, à laquelle il est resté fidèle jusqu'à la fin de sa vie, était la suivante:

"Il est tout à fait insuffisant pour nos jeunes de répéter nos formules. Ils doivent conquérir les formules révolutionnaires, les assimiler, trouver leurs propres opinions, leur caractère, ils doivent être capables de se battre pour leurs points de vue avec le courage qui surgit des profondeurs de la conviction et de l'indépendance de caractère. Hors du parti l'obéissance passive, avec le nivellement mécanique par les autorités, avec la suppression de la personnalité, avec la servilité, avec le carriérisme! Un bolchévik n'est pas simplement une personne disciplinée, c'est une personne qui dans chaque cas et sur chaque question se forge une opinion ferme qui lui est propre et la défend courageusement et de manière indépendante, non seulement contre ses ennemis, mais à l'intérieur de son propre parti. Aujourd'hui, peut-être, il sera en minorité dans son organisation. Il se soumettra, parce que c'est son parti. Mais cela ne signifie pas toujours qu'il est dans l'erreur. Peut-être qu'il a vu ou entendu avant les autres une nouvelle tâche ou la nécessité d'un virage. Il soulevera la question continuellement une deuxième, une troisième, une dixième fois, si besoin est. Ainsi, il rendra service à son parti, en l'aidant à répondre à la nouvelle tâche entièrement armé ou à mener à bien le tournant nécessaire sans bouleversements organiques, sans convulsions fractionnaires." ( Léon Trotsky, Cours Nouveau, 1923)

Dans le but d'organiser une internationale révolutionnaire, la reconnaissance des droits démocratiques des tendances et des fractions au sein du parti est cruciale. Les marxistes révolutionnaires doivent rester fidèles à cette méthode.

21 Mars 2013

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