L'article de Martyn Ahmet paru dans Solidarity n° 761, qui portait sur mon rapport sur Cuba publié dans le n° 759, était réfléchi et intéressant. Il prône une attitude critique mais, en fin de compte, favorable à l'égard du gouvernement cubain.
Ahmet évoque la campagne de lutte contre l’analphabétisme menée dans les années 1960 et demande « quel genre de pays « capitaliste » » mènerait des réformes d’une telle envergure ? Une réponse succincte serait : un pays comme la Tanzanie ou la Libye des années 1970, l’Algérie des années 1960, ou l’Inde de 1947, tous ayant mis plus de temps à y parvenir mais partant d’une situation d’analphabétisme et de pauvreté bien plus grave. Les pays staliniens ont certes mené d’impressionnantes campagnes d’alphabétisation.
Le programme de réforme des années 1960 à Cuba n’a pas été mis en œuvre sur la base d’une mobilisation de masse à laquelle le gouvernement Castro a été contraint de s’adapter, mais plutôt par un gouvernement autoritaire appliquant des politiques qui bénéficiaient du soutien populaire. Cela ne signifie pas que les campagnes d’alphabétisation de masse ou les expropriations des plantations américaines étaient mauvaises, mais nous devons avoir une vision lucide de ce qui se passait à Cuba.
Le bonapartisme
Le bonapartisme constitue un prisme utile pour analyser le gouvernement de Castro, comme l’explique en détail Samuel Farber dans *Revolution and Reaction in Cuba, 1933-1960*. Le gouvernement Castro ne cherchait pas à être un meilleur gardien du capitalisme et de l’ordre établi que ne l’étaient les capitalistes eux-mêmes (c’est ainsi que Farber caractérise Batista). Il s’agissait plutôt de mettre en place une nouvelle forme de gestion de la société cubaine. Il bénéficiait souvent du soutien populaire, mais pas d’une organisation indépendante de la classe ouvrière.
Le gouvernement Castro a finalement triomphé, contre Batista, mais aussi contre l’organisation indépendante de la classe ouvrière. Par exemple, les mesures dictatoriales prises lors du dixième congrès syndical en novembre 1959 ne visaient pas seulement à garantir que les syndicats aient une direction pro-Castro, mais aussi à transformer ces organisations en structures loyales, sous le contrôle du gouvernement.
Les mouvements ouvriers se trouvent confrontés à des conditions différentes et peuvent adopter des orientations différentes vis-à-vis des autres forces sociales, mais s’il n’y a pas d’organisation indépendante de la classe ouvrière, le résultat n’est pas le socialisme.
L’un des principaux problèmes auxquels Cuba est confrontée aujourd’hui est l’embargo américain, en vigueur depuis 1960, qui interdit aux entreprises et aux citoyens américains de commercer avec des intérêts cubains (avec des exceptions ponctuelles, désormais restreintes), ainsi que le récent blocus partiel (interdisant tout autre commerce avec Cuba).
L'embargo avait pour but d'affaiblir Cuba, et le blocus partiel actuel vise à renverser son gouvernement en infligeant des souffrances à la population ; il est du devoir des socialistes du monde entier de s'y opposer. Ahmet reproche à mon article de se contenter de le mentionner sans le considérer comme un facteur « déterminant » de la situation dans laquelle se trouve Cuba aujourd'hui.
L’embargo et le blocus sont loin d’être les seules causes des problèmes économiques à Cuba. Le gouvernement est géré de manière fortement bureaucratisée, ce qui privilégie le mode de vie et le contrôle d’une caste privilégiée au détriment de la grande majorité de la population. Les dirigeants cubains se trouvent dans une situation très difficile, mais cela ne peut nous obliger à cesser de nous ranger du côté des travailleurs cubains contre eux.
Autodétermination
Les socialistes doivent être des défenseurs cohérents du droit à l’autodétermination nationale, ce qui, dans le cas de Cuba, signifie s’opposer aux attaques américaines, appeler à la fin du blocus et de l’embargo, et défendre le droit du peuple cubain à décider de sa propre forme de gouvernement sans ingérence américaine. Hal Draper a écrit sur cette même question au cours des premières années du gouvernement Castro.
« Le droit de Cuba (ou de tout autre pays) à l’autodétermination n’a absolument rien à voir avec le fait que nous, ou quiconque, approuvions ou non son gouvernement. Il s’agit là, comme nous l’avons dit, d’une revendication démocratique, même sous un gouvernement non démocratique. Nous aimerions voir le régime de Castro renversé par le peuple cubain au profit d’un régime de démocratie socialiste, mais cette tâche ne peut être confiée à l’impérialisme américain, qui ne cherche qu’à installer un régime soumis au capitalisme mondial. »
Cela ne signifie pas soutenir le gouvernement cubain contre son propre peuple. Son effondrement serait bénéfique pour les États-Unis, mais nous ne pouvons pas simplement mettre un « plus » là où le gouvernement américain met un « moins ». Il existe ici un troisième camp.
Ahmet soutient que les socialistes devraient « défendre les acquis historiques d’une révolution assiégée tout en soutenant les luttes visant à renforcer la participation et la responsabilité ».
Je ne suis pas d’accord avec l’idée que le système cubain, bien qu’imparfait, va globalement dans la bonne direction. Je pense en revanche que les socialistes devraient s’opposer au siège de Cuba (actuellement essentiellement économique, mais susceptible de prendre une tournure plus explicitement militaire sous Trump), s’opposer à l’empiétement impérialiste et à la privatisation à Cuba, et soutenir les luttes pour la démocratie à l’intérieur de Cuba. On pourrait dire que ce n’est pas si éloigné de ce qu’Ahmet préconise. Mais c’est une perspective différente.
Solidarité
À quoi cela ressemble-t-il concrètement ? À quoi pourrait ressembler une forme de solidarité véritablement indépendante et socialiste avec le peuple cubain ? Cela ne ressemble pas à la récente flottille « Nuestra América », qui a surtout servi à renforcer le prestige du gouvernement — l’activiste cubain Yasmani Castro a répondu que les participants « auraient au moins dû se promener dans le centre de La Havane et la Vieille Havane un soir pendant une coupure d’électricité ».
Les Cubains sont en colère contre les conditions qui leur ont été imposées, et ils dirigent leur colère non seulement contre les États-Unis, mais aussi contre leur propre gouvernement.
Au début du mois de mars, des manifestations ont eu lieu à Morón, où des manifestants ont pris d'assaut le siège du Parti communiste. Dans son rapport sur ces manifestations, l'organisation socialiste révolutionnaire antistalinienne Comunistas Cubas appelle à s'opposer au blocus et au gouvernement de Díaz-Canel, et à soutenir la classe ouvrière indépendante à Cuba.
Comment pouvons-nous nous positionner face à ces manifestants et à ces socialistes ? Nous ne devrions pas leur demander de mettre leurs luttes de côté sous prétexte qu’elles pourraient affaiblir l’État cubain face aux États-Unis. Heureusement, ils ne nous écouteraient pas si nous le faisions.
Des pourparlers ont eu lieu entre des responsables politiques cubains de haut rang et l’administration Trump, et au moment où nous écrivons ces lignes, un pétrolier russe transportant 100 000 tonnes de pétrole brut a pu entrer sans encombre dans les eaux cubaines. C’est le devoir des socialistes de lutter contre les manœuvres prédatrices des États-Unis autour de Cuba et de soutenir les forces ouvrières et socialistes à Cuba, y compris contre leur propre gouvernement.
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