Treize questions sur le terrorisme, l’intégrisme et l’anti-impérialisme

Submitted by cathy n on 18 December, 2015 - 3:45 Author: Colin Foster

* Ce texte a été publié en 2001 dans Workers Liberty, publication de l’Alliance for Workers Liberty, au moment de l’intervention américano-britannique en Afghanistan. (NPNF)

1. Comment peut-on affronter le problème du terrorisme et de l’intégrisme (1) ?

Tout d’abord en ne soutenant pas le gouvernement américain. Pendant soixante ans, les Américains ont été les associés et les alliés du régime fondamentaliste saoudien. Ils ont aidé l’Etat pakistanais et l’Arabie saoudite à financer les talibans dans les années 1990. Ils ont fréquemment appuyé des mouvements fondamentalistes afin de contrer des organisations nationalistes laïques. Ils essaient de renouer des relations avec le régime intégriste en Iran, et avec ses alliés afghans de l’Alliance du Nord.

Avant comme après le 11 septembre, notre réponse au terrorisme fondamentaliste est la suivante : nous sommes solidaires avec le mouvement ouvrier, les révolutionnaires et les démocrates dans ces pays. Les révolutionnaires qui prônent courageusement la laïcité dans les pays musulmans doivent à la fois se défendre physiquement contre les intégristes et organiser l’action de la classe ouvrière sur les problèmes sociaux exploités par les intégristes. Ce n’est pas une solution rapide, mais il n’en existe pas d’autre. (…)

(1) J’ai choisi de traduire indifféremment fundamentalism par fondamentalisme ou intégrisme. (NdT).

2. En dénonçant le fondamentalisme, ne renforcez-vous pas les préjugés antimusulmans ?

Il serait préférable d’utiliser un autre mot que le terme «fondamentalisme» si l’on en trouvait un. Les talibans, le groupe de Ben Laden ou l’élite dirigeante saoudienne ne rassemblent pas des individus particulièrement dévots, ce sont surtout des individus ultraréactionnaires. Pour eux, le «jihad» n’a aucune signification spirituelle, il s’agit littéralement d’une «guerre sainte» pour repousser ou détruire les «infidèles».

Nous dénonçons la politique jihadiste-fondamentaliste tout en nous opposant à toute diabolisation des musulmans, ou de la population asiatique en général, en Grande-Bretagne. Cette attitude n’est pas contradictoire car les principales victimes des intégristes se trouvent dans les pays musulmans et sont elles-mêmes, le plus souvent, musulmanes.

3. D’où vient le fondamentalisme jihadiste ?

Le noyau militant de ces mouvements est généralement constitué de petits-bourgeois déçus, vivant dans les villes ; ils se radicalisent à cause du chaos provoqué par le développement capitaliste dans leur pays. Ce sont par exemple des diplômés universitaires qui n’arrivent pas à trouver un travail qui leur convienne. Ils s’allient avec des membres des couches sociales réactionnaires (mollahs, propriétaires fonciers, commerçants) dont l’existence est menacée par le capitalisme actuel, et mobilisent une partie des sans-réserves, inorganisés et désorientés, en leur faisant miroiter la possibilité de revenir à un passé imaginaire qui aurait connu l’ordre et la prospérité.

L’intégrisme est le produit des frustrations et du chaos provoqués par le développement capitaliste, et non d’un problème créé spécialement par l’«Occident». En effet, des relations capitalistes existent au cœur de la plupart des sociétés musulmanes depuis très longtemps.

La plupart des gens pensent souvent que le capitalisme a été imposé de l’extérieur, par l’Occident. Ils se trompent tout autant que les populistes américains qui, au XIXe siècle, prétendaient que le capitalisme avait été imposé à leur pays par l’Angleterre.

Le fondamentalisme n’est pas un produit automatique du développement capitaliste. Il s’affirme en combattant d’autres tendances inhérentes à ce développement. Le plus souvent, l’intégrisme a acquis un certain poids en luttant contre le nationalisme laïque qui a accompli certaines réformes dans les pays musulmans : indépendance politique, nationalisation des principaux moyens de production ou contrôle des ressources nationales par des capitalistes autochtones, début d’industrialisation, timide réforme agraire. Mais ce mouvement nationaliste a maintenant épuisé ses possibilités et se trouve dans une impasse. L’intégrisme s’oppose aussi aux idéaux démocratiques, au socialisme et au mouvement ouvrier, qui ont jusqu’ici été faiblement implantés dans ces pays, en partie parce que beaucoup de prétendus socialistes (au sein des Partis communistes ou assimilés) ont adopté une politique suiviste par rapport aux nationalistes laïques.

Si l’on veut trouver un équivalent européen au fondamentalisme, on peut se référer à l’anticapitalisme réactionnaire du début du XIXe siècle que Marx a analysé dans le Manifeste communiste, «ce socialisme féodal où se mêlaient jérémiades et libelles, échos du passé et grondements sourds de l’avenir». Ou bien on peut le comparer au fascisme. L’intégrisme constitue un mélange hybride de ces deux tendances.

4. Devons-nous soutenir le gouvernement britannique lorsqu’il veut introduire une loi contre la haine antireligieuse?

En Grande-Bretagne, nous défendons sans réserve les communautés asiatiques musulmanes contre toute persécution ou tentative de criminalisation, sous prétexte que leurs ressortissants seraient musulmans ou «en auraient le type». L’immense majorité des musulmans ne sont pas des terroristes intégristes et n’ont aucune responsabilité dans les atrocités du 11 septembre.

Les syndicats locaux et les sections du Parti travailliste doivent s’engager à défendre physiquement les mosquées et la communauté musulmane contre toute menace.

Prêcher la haine des musulmans devrait être interdit, tout comme prêcher la haine raciale. Mais critiquer violemment l’islam, le christianisme, ou n’importe quelle autre religion, est un droit démocratique. Nous devons absolument nous opposer à toute mesure qui s’inspirerait des vieilles lois contre le blasphème.

Nous sommes des marxistes, et donc des athées. Nous combattons toutes les religions parce que celles-ci voudraient que les gens conduisent leur vie en suivant la volonté d’un Dieu imaginaire plutôt qu’en se préoccupant des besoins des hommes. Nous sommes totalement opposés à l’influence de la religion sur les lois ou l’enseignement. Mais nous défendons aussi la liberté religieuse. Nous nous opposons aux musulmans qui veulent liquider physiquement les «infidèles», mais nous n’avons aucun grief contre la majorité des musulmans qui veulent simplement exercer leur droit à avoir des convictions religieuses. (…)

5. A côté de la menace représentée par l’impérialisme américain, le terrorisme et le fondamentalisme ne constituent tout de même qu’un danger mineur. Bien sûr, nous ne sommes pas d’accord avec les intégristes, mais ne devons-nous pas être solidaires d’eux contre les Etats-Unis?

Adopter cette position revient à dire que, lorsque deux forces réactionnaires se combattent, nous devrions être solidaires de la plus faible des deux. Pourquoi ? Si toutes les deux sont réactionnaires, nous lutterons contre les deux. Certes, l’intégrisme est une force relativement faible aujourd’hui, mais nous ne voulons certainement pas qu’il se renforce demain. Sur tous les plans, social, politique, historique et humain, les intégristes sont aussi et même plus réactionnaires que George Bush.

Lorsque nous soutenons les mouvements de libération nationale des petites nations contre les grandes puissances, tout en les critiquant (par exemple lorsque nous avons soutenu les sandinistes contre les contras nicaraguayens épaulés par les États-Unis), ce n’est pas parce que ces mouvements étaient aussi réactionnaires que l’impérialisme mais plus faibles que lui. Nous soutenons les mouvements nationalistes, tout en critiquant leurs idées, parce qu’ils sont susceptibles de déclencher une dynamique démocratique, libératrice. Et nous voulons que cette dynamique démocratique, libératrice, se renforce et vainque l’oppresseur.

Le fondamentalisme n’a aucun contenu démocratique ni libérateur.

Bien sûr, les intégristes, à l’échelle mondiale, sont plus faibles que la classe dirigeante américaine. Mais ils ne représentent pas une menace secondaire en Iran, en Algérie ou au Pakistan. Ils n’ont pas été une menace insignifiante à Manhattan, le 11 septembre 2001. Ils ne seront peut-être pas une menace négligeable à Londres, si la guerre se poursuit. On ne peut dire à des gens attaqués par les intégristes, à Téhéran, Karachi, Alger ou New York, qu’ils ont affaire à un problème mineur par rapport au déroulement de la grande histoire du monde. (…)

6. L’anti-américanisme ne constitue-t-il pas une réponse légitime et progressiste aux crimes du gouvernement américain ?

«L’ennemi principal est dans notre pays», comme l’a dit le révolutionnaire allemand Karl Liebknecht (…). Mais centrer toute notre politique sur la seule dénonciation des États-Unis, ce n’est pas vraiment suivre cette maxime. La classe dirigeante américaine se trouve aux Etats-Unis, pas dans «notre pays», ici en Grande-Bretagne.

Nous combattons le gouvernement américain, mais nous sommes fermement aux côtés du peuple américain, en particulier de la classe ouvrière américaine, contre les terroristes-intégristes.

Le gouvernement américain est responsable d’une longue série de crimes : bombardements du Cambodge, financement et aide à la Contra nicaraguayenne, etc. Si cette liste est plus longue que celle d’autres gouvernements capitalistes, ce n’est pas parce que les Américains seraient pires que les autres, mais simplement parce qu’il s’agit d’un Etat plus important.

Les citoyens américains, dont on peut dire qu’ils sont sans doute moins xénophobes et plus cosmopolites que les peuples des autres grandes puissances capitalistes, ont réussi, grâce à leurs protestations, à forcer leur propre gouvernement à admettre qu’il avait perdu le conflit du Vietnam, au cours de la dernière grande guerre impérialiste-coloniale – chose que les Britanniques n’ont jamais réussi lors d’aucune guerre impérialiste menée par leur propre Etat.

Les sentiments anti-américains en Grande-Bretagne peuvent se cacher sous des oripeaux démocratiques et internationalistes, mais souvent il ne s’agit que de la grogne de petits exploiteurs contre des plus gros. Cette attitude reflète l’amertume des nostalgiques de l’ancien Empire britannique qui dominait le monde autrefois, et cette rancœur vise les nouveaux dirigeants américains du monde. Ou bien (chez les gens de gauche ou d’extrême gauche) elle reprend les arguments du camp stalinien contre les Etats-Unis durant la guerre froide. Nous n’avons rien à voir avec ces idéologies-là.

7. Notre priorité n’est-elle pas l’anti-impérialisme ?

Qu’est-ce que l’impérialisme ? Au début du XXe siècle, à l’époque où Lénine a écrit son fameux pamphlet, ce terme décrivait un système mondial régi par la concurrence entre des empires coloniaux pour des territoires ou des sphères d’influence, et dominé par quelques grandes puissances. Lénine pensait que ce système ne dépendait pas de la politique temporaire de quelques gouvernements, mais qu’il était organiquement lié à l’évolution des grandes économies capitalistes de l’époque. Il était lié à la domination des banques et des grosses sociétés, elles-mêmes étroitement imbriquées avec les machines gouvernementales de leurs pays. Les grandes entreprises s’appuyaient sur ces appareils d’États nationaux pour garantir leurs marchés et leurs sources de matières premières.

Aujourd’hui, la gauche et l’extrême gauche utilisent fréquemment le mot «impérialisme» pour désigner en fait la phase actuelle du «capitalisme avancé». Ce nouveau sens ajoute une dimension morale à la condamnation du capitalisme mais il crée une confusion fatale.

Au temps de l’impérialisme «classique», «stade suprême» du capitalisme, à l’époque des vieux empires coloniaux, les révolutionnaires luttaient pour la libération politique des petites nations conquises par les grandes. Si l’impérialisme colonial réapparaissait aujourd’hui, si, par exemple, les gouvernements américain et britannique voulaient conquérir l’Afghanistan et le soumettre à un régime colonial traditionnel, les révolutionnaires devraient être prêts à soutenir toute force anticoloniale, y compris les talibans. Nous les soutiendrions(1) dans la mesure où ils résisteraient à la conquête coloniale, tout en travaillant de notre côté à renverser ce mouvement nationaliste et à le remplacer.
Mais, sous le coup des grandes luttes de libération nationale, les vieux empires coloniaux ont décliné après 1945. Depuis 1975, ou depuis 1989-1991 si l’on inclut l’empire russe, ces vieux empires ont presque disparu. L’impérialisme actuel se caractérise surtout par la domination du monde à travers les grandes entreprises et les banques, grâce aux forces du marché, il ne se caractérise pas par l’existence d’empires coloniaux.

Contre l’impérialisme colonial, la libération nationale figurait au programme démocratique radical des révolutionnaires. Mais proposer aujourd’hui la «libération nationale» contre «l’impérialisme du libre échange» actuel est absurde. Cela conduit une partie de la gauche et de l’extrême gauche à soutenir (et à s’allier avec) tous les opposants de cet «impérialisme» (le capitalisme du marché mondial), y compris les jihadistes-intégristes et autres réactionnaires. Comme si nous pouvions adopter de nouveau aujourd’hui l’attitude qu’il fallait avoir avec les mouvements qui ont conquis la liberté pour les colonies de la Grande-Bretagne, de la France, du Portugal et d’autres puissances coloniales.

Contre l’«impérialisme du Fonds monétaire international», il n’existe qu’une seule solution : la lutte de la classe ouvrière et la révolution socialiste. Certes, un mouvement de «libération nationale» qui aujourd’hui n’affronte aucun régime colonial ou semi-colonial peut prétendre qu’il combat l’impérialisme, mais il ne s’agit que d’un discours creux, «anti-impérialiste», ou anti-américain, cocktail confus qui joue sur les frustrations, le ressentiment et la jalousie nationalistes.

Ce type de mouvement s’oppose aujourd’hui au développement nécessaire du mouvement ouvrier en appelant les membres de toutes les classes à s’unir contre un ennemi extérieur – ennemi qu’en plus ils ne peuvent pas renverser. En effet, les dirigeants capitalistes de ces mouvements «anti-impérialistes» partagent les mêmes valeurs que ceux qu’ils prétendent combattre. Il s’agit seulement de mouvements populistes nationalistes.

Une telle politique a empêché l’apparition d’une politique indépendante de la classe ouvrière en Amérique latine, même dans des pays très avancés comme l’Argentine. Et les mouvements jihadistes-intégristes prônent un rejet radical de l’essentiel du monde moderne.

Le seul noyau «rationnel» de cet «anti-impérialisme» populiste est la prétention à créer une économie indépendante du marché mondial. Mais on a déjà tenté de mettre en œuvre un tel programme – en Argentine pendant les années 1940 et 1970, en Irlande entre 1932 et 1958, et dans beaucoup d’autres pays – et cela n’a mené qu’à une impasse sur tous les plans : économique, social et politique.

Lorsque nous utilisons le terme d’«impérialisme» pour stigmatiser la phase actuelle du capitalisme avancé, qui représenterait donc une forme particulièrement néfaste du capitalisme, notre «anti-impérialisme» s’oppose en fait au progrès économique, pas au capitalisme. Cela conduit à une sorte de front populaire international avec tous les réactionnaires du deuxième et du troisième mondes. L’attitude complaisante qu’adoptent certains révolutionnaires britanniques vis-à-vis des jihadistes-intégristes le montre bien.

Nous dénonçons la guerre américano-britannique parce que les États de ces deux pays, leurs bureaucraties capitalistes et militaires, prétendent combattre l’intégrisme en lâchant des missiles Cruise à plusieurs milliers de mètres d’altitude, plutôt qu’en construisant sur le terrain une opposition démocratique au régime des talibans. Mais l’«impérialisme» n’intervient guère dans cette affaire. Il ne s’agit pas, pour les Etats-Unis, de créer une nouvelle colonie, ni d’imposer les règles du libre échange ou un plan du FMI pour payer la dette. Notre «anti-impérialisme» n’est pas fondé sur un principe négatif, mais sur un programme positif : celui de la démocratie, de l’internationalisme et du socialisme.

(1) Colin Foster (militant de l’AWL) reprend ici une position que défendit Trotsky à deux reprises, en soutenant l’empereur Hailé Sélassié contre les troupes de Mussolini, lorsqu’elles envahirent l’Ethiopie, et en soutenant Tchang-Kai-Chek contre l’invasion japonaise. Dans les deux cas, on perçoit bien la motivation qui inspire ce «soutien critique» ; on voit l’intérêt, pour des révolutionnaires italiens ou japonais, de se désolidariser clairement de leur propre impérialisme en souhaitant sa défaite ; mais on voit mal comment cette politique aurait pu être mise en œuvre, sur le terrain des opérations, par des Chinois ou des Ethiopiens. Il me semble qu’en Chine comme en Éthiopie des révolutionnaires auraient eu à se défendre physiquement et militairement autant contre les troupes impérialistes étrangères que contre les nationalistes locaux – à moins qu’ils n’aient fait de l’«entrisme» chez les nationalistes… politique que Trotsky lui-même condamnait lorsque les partis staliniens la pratiquaient. (NdT).

8. Lénine n’a-t-il pas déclaré que la lutte contre l’impérialisme devait primer sur toutes les autres ?

Non, même à son époque, à un moment où «l’impérialisme» désignait principalement le système établi par les grands empires coloniaux, il a écrit: «L’impérialisme est tout autant notre ennemi mortel que le capitalisme. Aucun marxiste ne doit pourtant oublier que le capitalisme est plus progressif que le féodalisme, et l’impérialisme plus progressif que le capitalisme pré-monopoliste. Par conséquent, nous ne sommes pas obligés de soutenir toutes les luttes contre l’impérialisme. Nous ne soutenons pas le combat des classes réactionnaires contre l’impérialisme.» («Une caricature du marxisme à propos de l’économisme impérialiste»).

Il polémiquait avec certains camarades qui voulaient abandonner le mot d’ordre du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes tout en restant «anti-impérialistes». Lénine leur répondait qu’un «anti-impérialisme» séparé du programme positif du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes était «une phrase creuse, une récrimination absurde».

9. Ne devrions-nous pas toujours soutenir un pays pauvre contre un pays plus riche ?

(…) Nous soutenons les petites nations contre les grandes, lorsque l’autodétermination d’une petite nation est menacée. Mais soutenir les pays pauvres contre les pays riches quand le droit à l’indépendance nationale n’est pas en jeu ne résoudra pas le problème de la pauvreté. La seule force qui puisse mettre fin à la misère est la classe ouvrière, en créant un monde fondé sur la solidarité plutôt que sur le profit.

10. Lénine a dit que nous devrions soutenir la violence des opprimés contre celle des oppresseurs. Ne devrions-nous pas soutenir la violence contre les Etats-Unis ?

Nous soutenons le droit des opprimés à utiliser la violence dans leur lutte contre l’oppression. Mais la violence de groupes réactionnaires contre le peuple, violence mise en œuvre par des gens qui peuvent être ensuite victimes de la répression, ne relève pas du même registre. Le droit des pays pauvres à se défendre n’inclut pas le droit de financer ou de soutenir ceux qui ont organisé l’attentat du 11 septembre. De plus, en quoi le milliardaire Oussama ben Laden est-il un «opprimé» ?

11. Le fondamentalisme terroriste n’est-il pas un mouvement anti-impérialiste ?

Le fondamentalisme n’est pas né en Arabie saoudite, en Iran, en Afghanistan, en Egypte ou en Algérie dans le cadre d’un mouvement contre la domination américaine. Bien au contraire. En Arabie saoudite et en Afghanistan les intégristes ont été soutenus par le gouvernement américain.

L’intégrisme n’est «anti-impérialiste» que lorsqu’il critique le monde des «infidèles». Les intégristes condamnent parfois le profit excessif, la brutalité des forces du marché et l’arrogance américaine, parce qu’ils caractérisent, selon eux, le monde des «infidèles», mais ils condamnent aussi le marxisme, la démocratie, les libertés individuelles et la laïcité qui font partie de ce même univers «infidèle».

En pratique, les régimes intégristes, en Iran ou en Arabie saoudite, ne font rien pour transformer le système capitaliste fondé sur le profit. Ils s’opposent violemment aux droits des femmes, à la liberté sexuelle, aux libertés individuelles, à la démocratie, à la laïcité et au marxisme.

Cet anticapitalisme-là est un mouvement réactionnaire, «fascisant», qui s’oppose au capitalisme non pas au nom d’un système meilleur, mais d’un système pire. Nous n’avons aucun point commun avec ces gens-là. On n’arrivera à construire un monde meilleur qu’en exploitant les contradictions au sein du capitalisme – en particulier, les contradictions entre la classe ouvrière et la démocratie, d’un côté, le pouvoir et les privilèges capitalistes de l’autre – pas en essayant de se dégager du capitalisme en prétendant revenir à un passé imaginaire et idéalisé.

Dans certains pays (Tchétchénie, Bosnie, Kosovo, Palestine), les idées intégristes se sont fortement implantées parmi les militants qui luttent pour la libération nationale. L’argent iranien et saoudien a joué un grand rôle dans ces conversions. L’influence des idées fondamentalistes sur les mouvements de libération nationale a toujours été néfaste, en transformant leur nationalisme en chauvinisme. Cela ne démontre pas plus la nature progressiste de l’intégrisme que le soutien des dirigeants nationalistes palestiniens aux nazis, dans les années 1940, ne prouvait que le nazisme comportait le moindre élément positif. (…)

12. Ben Laden n’a-t-il pas raison de dénoncer le soutien des Etats-Unis à Israël ?

Les Etats-Unis soutiennent Israël tout en prétendant pousser cet Etat à conclure des compromis avec les États arabes et les Palestiniens. Nous critiquons cette politique. Mais la position de Ben Laden n’est pas celle-là : il dénonce les Etats-Unis parce que ceux-ci n’accepteront pas la destruction d’Israël. Son programme de destruction de la nation juive-israélienne est encore pire que celui des Etats-Unis. Ce que Ben Laden veut, c’est qu’un groupe de puissances relativement important, les États arabes, imposent leur volonté à une petite nation, les Juifs d’Israël. Ces Etats ne défendent absolument pas la liberté des petites nations. Leur position n’a rien d’anti-impérialiste. (…)

13. Pourquoi dénoncez-vous tellement l’intégrisme terroriste ?

Les mass media s’en chargent déjà. Notre travail, en tant que révolutionnaires, est de construire un mouvement antiguerre. Tout argument qui contribue à construire ce mouvement nous sert. Tout argument qui aide le gouvernement américain à diaboliser les talibans nous dessert.
Les révolutionnaires ne sont pas des avocats : ils ne recherchent pas désespérément n’importe quel argument pour justifier leur cause, ils sont partisans de dire la vérité, toute la vérité. Comme l’a dit Trotski, le premier devoir d’un révolutionnaire «c’est de faire face à la réalité… de dire la vérité aux masses, aussi amère soit-elle».

Si les révolutionnaires ignorent les faits présentés par les médias sur les talibans ou essayent d’excuser leurs crimes, ils affaiblissent la valeur de leurs arguments contre la guerre aux yeux des gens qui réfléchissent un peu. Beaucoup de révolutionnaires ont cette attitude en Grande-Bretagne et nous devons expliquer pourquoi nous pensons qu’ils se trompent.

Prenons l’exemple du dernier numéro de Socialist Worker (l’hebdomadaire du SWP, principal groupe d’extrême gauche britannique, NdT) du 6 octobre 2001. Les partisans de la guerre et de l’intervention américano-britannique en Afghanistan dénoncent la façon dont les talibans persécutent les femmes. Ils ont raison de protester contre la persécution des femmes, mais tort de soutenir l’intervention américano-britannique. Socialist Worker répond à cette critique en reprenant à son compte une excuse mensongère des talibans : ceux-ci infligeraient cent coups de fouet aux femmes qui refusent de sortir voilées pour mieux les protéger !

«La façon dont les talibans traitent les femmes reflète à la fois le sous-développement des villages dont les talibans sont originaires et les traumatismes dus aux années de guerre. Comme n’importe quel groupe de guérilleros, ils étaient composés d’hommes qui avaient passé des années dans des unités combattantes. Les talibans craignaient que leurs soldats ne se comportent comme certains groupes de moudjahidine s’étaient comportés en pénétrant dans les villes. Durant la guerre, les femmes avaient été très souvent maltraitées et violées. Ils pensaient qu’en les obligeant à rester chez elles ils pouvaient mieux les protéger.»

En fait, les talibans n’existaient, en tant que formation, que depuis quelques mois, et se trouvaient en exil au Pakistan, plutôt que dans des villages afghans ; ils ne se s’étaient pas battus longtemps lorsqu’ils ont pris Kandahar en novembre 1994, ont imposé la burqa, ont interdit aux femmes de travailler et ont fermé toutes les écoles de filles.
Au cours de l’histoire de l’humanité, les oppresseurs des femmes ont toujours prétendu qu’ils agissaient pour leur bien. Mais il a fallu attendre la fin du XXe siècle pour que l’on voie des révolutionnaires assez inconscients et effrontés pour servir d’avocats à des organisations comme les talibans.