Sur le manifeste classique de l’islam politique

Submitted by cathy n on 22 January, 2016 - 11:30 Author: Martin Thomas

Février 2011

Le manifeste classique de l’islam politique – de l’islam politique sunnite politique, en tout cas – s’intitule Jalons sur la route de l’Islam et a été publié en 1964 par Sayyid Qutb (orthographié aussi Said Kotb et Sayyed Qutb), un dirigeant des Frères musulmans.

Les Frères musulmans révèrent encore Qutb, même si, aujourd’hui, les groupes «ultra-islamistes» comme Hizb ut-Tahrir sont plus proches des écrits de Qutb que les Frères musulmans et leur stratégie prudente et encline aux compromis.

Qutb condamne également toutes les sociétés existantes – stalinienne («communiste»), capitaliste, et les sociétés nominalement musulmanes.

Toutes, selon lui, illustrent le fait que les hommes sont «soumis à d’autres êtres humains», parce que les lois sont faites par les hommes (qu’elles soient démocratiques ou pas lui est indifférent). L’Islam doit «libérer l’humanité de sa servitude envers des êtres humains afin qu’ils puissent servir Dieu seul».

Pour Qutb, il ne s’agit pas seulement d’un processus d’illumination intérieure. L’Islam, à son avis, n’est pas une croyance religieuse individuelle mais un mode de vie collectif gouverné par «Dieu seul». Cela suppose de «prendre des mesures concrètes pour organiser un mouvement pour libérer l’homme. Les autres sociétés ne donnent aucune possibilité d’organiser ses fidèles selon sa propre méthode, et il est donc du devoir de l’Islam de détruire tous ces systèmes».

Même si une société accorde l’entière liberté de culte aux musulmans sur le plan individuel – même si elle «permet aux gens de pratiquer leurs dévotions dans les mosquées, les églises et les synagogues» – si elle entrave l’organisation collective de la vie selon les principes islamiques, elle doit être anéantie. «Le mot Jihad en Islam est tout simplement un mot qui désigne les efforts entrepris pour rendre ce système de vie dominant dans le monde.»

Jalons sur la route de l’islam exalte la liberté, et de nombreux passages pourraient presque nous faire penser à de l’anarchisme. Mais il est clair que le «jihad» implique une action militaire, pas seulement une action militaire «défensive».

Qutb insiste sur le fait que l’Etat islamique ne sera pas une «théocratie». «La façon d’établir le règne de Dieu sur la terre ne conduira pas (...) à ce que certains porte-parole de Dieu exercent le pouvoir, comme c’est le cas dans une “théocratie”. Etablir le règne de Dieu signifie que Ses lois sont appliquées et que la décision finale sur tous les sujets est conforme à ces lois.» «Il n’y a pas d’“Eglise” dans l’Islam ; personne ne peut parler au nom de Dieu, sauf Son Messager» – c’est-à-dire Mahomet.

Mais qui détermine ce que sont les lois de Dieu... sinon les clercs ?

Sur ce point Qutb se montre vague: «Si l’on dispose d’un texte clair du Coran ou de [Mahomet], alors ce sera décisif... Si aucun jugement clair n’est disponible, alors vient le temps de l’ijtihad [de l’interprétation] – et l’on doit alors décider selon des principes bien définis, cohérents avec la religion de Dieu, et non en suivant ses opinions ou ses désirs.»

Bien que Qutb ne précise guère qui va définir les règles, et bien qu’il répète souvent que, dans un Etat islamique, les gens pourront croire en d’autres religions tant qu’ils respectent les règles de la société musulmane dans laquelle ils vivent, il est très clair sur le contrôle total exercé par ses règles, contrôle qui sera supérieur à celui de n’importe quel «gouvernement laïque».

«Dès qu’un ordre est donné, les têtes doivent s’incliner, et, pour l’appliquer, il suffit de l’écouter. C’est ainsi que [à l’époque du prophète Mahomet], il fut interdit de boire de l’alcool, de pratiquer l’usure, et de participer à des jeux d’argent, et que toutes les habitudes des Jours de l’ignorance furent supprimées – abolies par quelques versets du Coran ou quelques mots sortant de la bouche du Prophète (...). Comparez cela avec les efforts des gouvernements laïques. À chaque étape, ils doivent se reposer sur les lois, les institutions administratives, la police et le pouvoir militaire, la propagande et la presse, et pourtant, ils peuvent tout au plus contrôler ce qui est fait publiquement, et de nombreux actes illégaux et interdits continuent à être commis.»

Qutb considère que la «propriété privée» est l’un des moyens essentiels qui permet à «l’individu d’exprimer son individualité» ; mais il blâme la «liberté individuelle», qu’il a observée aux Etats-Unis, pays, selon lui, «dépourvu d’empathie et de sentiment de responsabilité envers les membres de la famille, si la force de la loi n’intervient pas».

Il condamne la liberté individuelle spécialement en matière de sexualité. «Dans (...) les sociétés modernes jahili [non islamiques] (...), les relations sexuelles illégitimes, et même l’homosexualité, ne sont pas considérées comme immorales (...). Des écrivains, des journalistes, des rédacteurs en chef expliquent aux personnes mariées et célibataires qu’il n’est pas immoral d’avoir des relations sexuelles libres (...). Ces sociétés ne sont pas civilisées...»

Il blâme aussi une femme qui «consacre son énergie à mettre en œuvre ses capacités productives matérielles» plutôt que d’adhérer à «la division du travail entre mari et femme» au sein de la famille.
Ces pages sont la seule partie de Jalons sur la route de l’Islam où l’on puisse dénicher quelques éléments précis sur la façon dont l’Etat islamique pourrait améliorer la vie quotidienne. Cet ouvrage ne propose rien pour mettre fin à la pauvreté, à l’exploitation ou aux inégalités sociales – rien qui puisse indiquer que Qutb, sur ces questions, va au-delà du traditionnel appel des religions à la charité des riches envers les pauvres.

Qutb accuse les autres auteurs musulmans d’être «défaitistes» et «sur la la défensive», et de procéder à un mélange éclectique entre l’islam et d’autres doctrines. Il concède que les musulmans peuvent sans doute apprendre quelque chose des non-musulmans dans le domaine des «sciences abstraites telles que la chimie, la physique, la biologie, l’astronomie, la médecine» ; mais il écarte la biologie darwinienne, et, d’une façon générale, il ne considère pas ces domaines de la connaissance très importants.

Pour Sayyed Qutb, toutes les connaissances importantes viennent de Dieu. Il rejette tous les nationalismes, ainsi que l’«Islam progressiste», «les sociétés musulmanes [qui] proclament ouvertement leur “laïcité”», la «démocratie islamique», le «socialisme islamique», etc.
Dans Jalons sur la route de l’Islam, Qutb rejette tous les systèmes sociaux, toutes les doctrines et tous les groupes en dehors de l’«avant-garde» islamique qu’il souhaite organiser. Cette avant-garde, au fil du temps, deviendra une communauté musulmane, puis une société islamique.
Dans un passage, cependant, il identifie un groupe particulier qui doit être spécialement combattu : «L’affirmation selon laquelle “la culture est le patrimoine de l’humanité” (...) est l’une des combines de la juiverie mondiale. Son but est d’éliminer toutes les limites, en particulier celles imposées par la foi et la religion. Ainsi les Juifs pourront pénétrer dans le corps politique du monde entier et accomplir leurs mauvais desseins. Au sommet de la liste de ces activités figure l’usure, dont l’objectif final est de livrer toutes les richesses de l’humanité entre les mains des institutions financières juives qui fonctionnent sur la base de l’intérêt.»

* Martin Thomas