Comment rompre avec l’islamisme

Submitted by cathy n on 22 January, 2016 - 11:16

A propos de The Islamist d’Ed Husain (dont le sous-titre est «Pourquoi je suis devenu un intégriste musulman, ce que j’ai vu à l’intérieur de ce mouvement et pourquoi je l’ai quitté»)
«L’islamiste ne flatte pas les gens, il ne courtise pas les autorités et ne soucie pas des coutumes et des traditions des autres, et ne se préoccupe nullement de savoir si les gens vont l’accepter ou non. Il doit uniquement se préoccuper d’adhérer pleinement à notre idéologie», Taqiuddin al-Nabhani, fondateur du Hizb ut-Tahrir

«L’islam est une doctrine et un système révolutionnaires qui renversent les gouvernements. Il cherche à renverser tout l’ordre social universel», Abdul Ala Mawdudi, fondateur du Jamaat-e-Islami

La publication de The Islamist au début de cette année a suscité à la fois des critiques et des éloges. Ce n’est guère surprenant étant donné les attaques lancées contre divers individus et organisations dans cet ouvrage.

Ceux que l’auteur met en cause, par exemple Inayat Bunglawala du Conseil musulman de Grande-Bretagne (Muslim Council of Britain) et des groupes comme le Hizb ut-Tahrir (le Parti de la Libération) ont répondu en affirmant que Husain ne connaissait absolument pas l’islam et ont lancé à leur tour d’autres accusations contre lui. Certains commentateurs de gauche – essentiellement ceux qui confondent l’islamisme avec les croyances de la majorité des musulmans – ont également répondu de façon agressive. Seamus Milne du Guardian a accusé l’auteur d’être «un pin-up boy (1) au service des néoconservateurs». Dans The Independent, Ziauddin Sardar a écrit qu’«Il faut faire preuve d’une certaine docilité pour tomber sous l’influence d’une secte [comme Hizb ut-Tahrir] et en devenir un permanent rémunéré.» Pendant ce temps, Husain a reçu le soutien peu enviable de journalistes réactionnaires comme Melanie Phillips qui a informé les lecteurs notoirement «ouverts d’esprit» du Daily Mail que Husain était un «musulman courageux».

Alors, que devons-nous faire de l’ouvrage de cet auteur, de cet homme qui est passé d’une position réactionnaire à une autre ? Pouvons-nous tirer quoi que ce soit de ce livre ?

Commençons par remarquer qu’il est rare que l’islam ordinaire soit l’objet de l’attention de la presse, de la télévision ou des maisons d’édition. Le plus souvent, l’islam et ceux qui le pratiquent sont vus à travers le prisme d’un acte terroriste, d’un groupe extrémiste ou, «au mieux», comme l’incarnation de l’Autre. Ceux qui «parlent au nom des musulmans britanniques», les personnages promus par le gouvernement et une partie de la gauche, sont généralement des «politiciens» qui ne sont pas représentatifs. Ils sont liés à un courant ou à un autre de l’islam politique. Parmi les 900 000 musulmans pakistanais et bangladais qui vivent au Royaume-Uni, combien sympathisent ou soutiennent activement la cause islamiste ? Combien soutiennent les Frères musulmans ou le Jamaat-e-Islami pakistanais ? Si la réponse est «pas beaucoup», comment se fait-il alors que ces groupes réussissent à devenir semi-légitimes et à être reconnus ? Quoi et qui représentent-ils?
Husain a grandi à Limehouse, dans l’est de Londres, avec un père musulman indien et une mère bangladaise. Il commence son témoignage par une brillante description de ses premiers jours à l’école primaire Sir William Burrough. Pour lui, l’école était «une extension de [sa] maison», une île de «bonne volonté et de gentillesse» dans une mer de haine. Malgré le National Front qui descendait dans dans les rues et le racisme qui infectait toute la société, les enseignants déployaient tous leurs efforts pour protéger et enrichir l’esprit de leurs élèves. Tout cela changea lorsque Husain entra à 11 ans au collège de Stepney Green.

Après que son père se fut passionné pour le soufisme sous l’influence d’un cheikh qu’il appréciait beaucoup, Husain commença à se poser des questions et à réfléchir à la religion et à sa place dans le monde. Comme beaucoup d’adolescents, il cherchait à se fabriquer une identité distincte de celle de sa famille: «J’ai été attiré par les groupes islamiques parce qu’il n’y avait pas d’autre alternative: soit je m’impliquais dans l’Islam soit je rejoignais un gang. Il n’y avait tout simplement pas d’autres débouchés pour les jeunes musulmans. Cela n’a pas changé. Je ne pense pas qu’il y ait une seule famille dans ce quartier dont au moins un membre n’a pas été influencé par l’islamisme.»
Au collège de Stepney Green, il rencontra des gens tout prêts à l’«aider». Husain milita avec l’Organisation des jeunes musulmans (Young Muslim Organisation), un groupe satellite du Jamaat-e-Islami. Organisée autour de la mosquée d’East London, l’Organisation des jeunes musulmans s’occupait surtout d’organiser des activités sociales et «éducatives» pour les jeunes garçons issus de milieux musulmans, c’est-à-dire de les endoctriner en puisant dans les écrits d’Abdul Ala Mawdudi. Le fondateur du Jamaat-e-Islami concevait l’Islam comme une doctrine politique, un appel à la révolution.

Le Jamaat-e-Islami rejette la validité de l’islam traditionnel pratiqué par la plupart des musulmans. Il fournit un cadre politique pour comprendre le monde et le sentiment que les choses peuvent et doivent changer. Mais Husain trouva des limites dans leurs enseignements et leurs pratiques. Bien que l’idée d’un «califat», un Etat islamique international uni, fût au centre du projet de l’Organisation des jeunes musulmans, cela se traduisait peu dans leurs activités. Pendant les attaques contre les musulmans de Bosnie durant les années 1990 Husain effectua une tournée dans l’est de Londres pour appeler au jihad. Quand il rencontra les militants de Hizb ut-Tahrir, il trouva un groupe capable de s’organiser sérieusement pour un tel objectif. Alors que l’Organisation des jeunes musulmans et d’autres groupes islamistes parlaient d’«unité», de «révolution islamique», etc., seul Hizb ut-Tahrir lui parut mettre ces idées en application.

«Les jeunes musulmans ne sont pas plus susceptibles de rejoindre Hizb ut-Tahrir que les jeunes chrétiens la secte Moon», a écrit Ziauddin Sardar dans The Independent. Sardar est complètement à côté de la plaque et dissimule la véritable nature et la véritable approche organisationnelle d’un groupe comme Hizb ut-Tahrir. Loin d’attendre que des personnes le rejoignent lentement, cette organisation déploie des efforts particuliers pour recruter et organiser.

Husain affirme que Hizb ut-Tahrir emprunte certaines méthodes à l’extrême gauche, en utilisant la notion d’«hégémonie» idéologique et en s’organisant en cellules. Que ce soit vrai ou pas, il n’y a nul besoin de lire Gramsci pour comprendre que rendre vos idées dominantes dans un endroit donné vous aide à recruter et que rassembler des gens dans une même pièce est un bon moyen de les impliquer et de les pousser à rester actifs.

À Newham College, Husain et ses collègues de Hizb ut-Tahrir mirent ces idées en pratique. Pendant qu’il étudiait dans cet établissement, le nombre d’étudiantes portant le niqab monta en flèche, et c’est Hizb ut-Tahrir qui fixait les termes des discussions politiques – même si certains professeurs et étudiants réussissaient à éviter tout contact direct avec ce groupe, ils ne pouvaient ignorer son existence.

Si le califat est une idée fondamentale pour l’islamisme, d’autres questions plus révélatrices étaient au centre de leurs préoccupations. L’antisémitisme et l’homophobie sont le fondement de nombreuses organisations réactionnaires et Hizb ut-Tahrir ne fait pas exception. L’«Etat uni international» qu’envisage ce groupe et d’autres islamistes est fondé sur une «lecture» totalement déformée et biaisée des textes islamiques.

À Newham, l’association de Husain avec Hizb ut-Tahrir prit fin de manière abrupte et sanglante. Un après-midi, assis dans la bibliothèque, il assista au meurtre d’un autre étudiant. Il fut convaincu que les activités de Hizb ut-Tahrir avaient précipité l’assassinat de cet étudiant chrétien noir. Bien que ce meurtre n’ait pas été directement revendiqué par ce groupe, Husain affirme que le climat politique et religieux très tendu généré par les actions de Hizb ut-Tahrir en fut responsable.
On dit souvent qu’«il est plus facile d’apprendre que de désapprendre» et ce dicton s’applique très bien à Husain. Après avoir rompu avec Hizb ut-Tahrir, il pensa que les derniers vestiges de l’islamisme avaient été éjectés de son esprit. Mais il fut très surpris par sa première réaction face aux attaques terroristes du 11 Septembre 2001.

S’étant de nouveau tourné vers le soufisme de sa famille, et alors qu’il assistait à une réunion de prière, il lança à la cantonade : «Comment allons-nous célébrer cela ?», et sa remarque choqua les autres participants.

Déterminé à lutter de façon positive contre ces idées, Husain décida d’apprendre l’arabe – afin de pouvoir lire le Coran dans sa version originale – et de voyager au Moyen-Orient. Ses expériences en Arabie saoudite le convainquirent de l’hypocrisie des Etats qui se disent islamiques. Ses nombreuses rencontres avec divers groupes éducatifs et religieux musulmans le convainquirent de l’influence massive de l’islamisme et de ses partisans dans de nombreuses organisations musulmanes. Il décrit tout cela en détail dans son livre.

Husain n’est plus un islamiste mais il défend encore des idées stupides puisqu’il soutient le gouvernement Blair. Il est néanmoins capable de se rendre à quel point les quartiers ouvriers de Londres sont laissés à l’abandon. Si son expérience de l’influence et de la diffusion des idées islamistes l’a éloigné de ces positions, il s’imagine que la répression juridique des groupes islamistes résoudra le problème. En tant que soufi, in considère que l’Islam est une religion de paix, mais il trouve des excuses pour la guerre en Irak. C’est ainsi par exemple qu’il écrit une énormité comme : «Au début de 2003 Saddam Hussein poussa effectivement l’armée américaine à envahir l’Irak en jouant au chat et à la souris avec les inspecteurs des Nations Unies chargés du désarmement.» Son livre contient de nombreuses affirmations contradictoires et incohérentes comme celles-ci. Mais est-ce tellement surprenant?

Le principal intérêt de The Islamist est de décrire comment l’influence, les buts, les objectifs et l’idéologie de l’islamisme se développent. Husain comprend parfaitement – et nous devrions aussi le comprendre – que les multiples groupes qui suivent les enseignements de gens comme Mawdudi ont des projets réactionnaires. Seuls des choix tactiques séparent véritablement l’islamisme «moins agressif» de l’Organisation des jeunes musulmans du proto-jihadisme du Hizb ut-Tahrir.
Si nous devons lutter contre les représentations racistes des musulmans qui sont tellement répandues, nous ne devons pas renoncer à dénoncer la politique et les intentions réactionnaires de l’islamisme. Ceux qui prétendent «parler au nom des musulmans» ne font généralement pas ce travail. Nous devons comprendre les tensions et les antagonismes au sein de la vaste «communauté musulmane», qui inclut des individus et des groupes très différents, dont les relations avec la religion et les sentiments identitaires ou d’appartenance communautaire sont très variables. Quels que soient ses défauts, Ed Husain brise la compréhension politique dominante de l’islam comme un bloc homogène. Et cela ne peut être qu’une bonne chose.

Charlie Salmon, Octobre 2007

(1) Ed Husain a depuis fait une belle carrière au service de la Fondation pour la foi (sic) de Tony Blair (qui œuvre au «dialogue inter-religieux») et d’un influent think tank américain : le Council on Foreign Relations. Au cours des soixante dernières années, cet organisme a recruté de nombreux hauts fonctionnaires, banquiers, généraux, ministres, etc., dans son conseil d’administration (NdT).