Elections communales et gauche radicale en Belgique

Percée du PTB et bilan contrasté

Analyser les résultats d’élections communales est toujours une gageure parce que, dans les choix des électeurs, se mêlent des motivations très diverses, allant des questions purement communales aux grands enjeux nationaux. Chercher à tirer des enseignements généraux à partir des résultats des scrutins à Durbuy et à Puurs n’a pas un grand sens. Par contre, les résultats dans les villes – et surtout les grandes villes – donnent des indications intéressantes.

Et ce scrutin fournit au moins une indication claire : celle d’une polarisation grandissante tant en termes Gauche-Droite qu’en termes Nord-Sud. Jusqu’ici, la Belgique fait partie du noyau de pays au centre de l’Union Européenne qui ont été les moins durement affectés par la crise économique et financière – et donc par les politiques d’austérité brutale qui sont le lot quotidien de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal, de l’Irlande,… Le gouvernement d’Union nationale de Di Rupo n’a pas encore dû mettre en œuvre de tels plans et la pression que les syndicats peuvent encore exercer sur certains partis au pouvoir - grâce à leur taux d’affiliation élevé et malgré leur peu de résultat sur le terrain des luttes - a pu freiner jusqu’ici les ardeurs « austéritaires » des libéraux (au fédéral) et de la N-VA (au régional flamand). En conséquence, la polarisation politique est moins avancée chez nous que chez nos voisins du Sud et les glissements sont plus limités. Mais – dans le contexte particulier et déformant d’élections communales - c’est bel et bien aux débuts d’une telle polarisation que nous avons assisté hier.

Polarisation grandissante

En Flandre, les rapports de forces entre droite et gauche parlementaires ne se sont pas réellement modifiés. Mais, au sein de la droite, le paysage continue à changer à grande vitesse. La N-VA a confirmé hier sa percée des élections législatives de 2010, mais cette fois sur un terrain pourtant beaucoup moins favorable pour elle (parti âgé d’à peine 10 ans, elle n’avait jusqu’ici qu’une très faible implantation communale) en siphonnant les voix du Vlaams Belang et de l’Open VLD.

La N-VA est aujourd’hui devenue le plus gros parti dans près de 50 communes flamandes (dont la moitié dans la région anversoise). Elle s’est emparée non seulement d’Anvers, la principale métropole du Nord, mais aussi de 2 autres des 11 plus grandes villes flamandes (Alost et Saint-Nicolas). Elle est la première force politique dans 3 des 5 provinces flamandes et la deuxième dans les deux autres. Et, tout cela, non pas avec un discours plan-plan du genre « Votez pour moi, je gèrerai mieux la commune que les autres » mais avec un discours agressivement anti-gouvernemental, anti-socialiste et nationaliste. De Wever a réussi son pari de devenir bourgmestre d’Anvers et tout porte à croire que la N-VA va peser plus lourdement à l’avenir, tant à l’intérieur dans le gouvernement flamand que de l’extérieur sur le gouvernement fédéral.

A gauche, le SP.a (participant aux gouvernements fédéral et flamand) continue à décliner un peu partout tandis que Groen ! (dans l’opposition partout) progresse. Et le PVDA (PTB) fait une percée à Anvers.

En Wallonie, les mouvements sont moins sismiques. Le MR progresse légèrement, le cdH se maintient, Ecolo progresse un peu. La relative surprise vient du PS. S’il se tasse un peu, il est loin d’être plombé par sa participation active aux divers gouvernements. Il progresse fortement à Charleroi, récupérant les pertes de 2006 dues aux « affaires », ainsi que, dans une moindre mesure, à Mons, à Tournai, à La Louvière et à Liège. Mais c’est aux extrêmes que le mouvement est le plus visible. A droite de la droite parlementaire, le FN a disparu comme force politique francophone et aucun de ses « héritiers », pas plus que le Parti Populaire de Modrikanen, ne réussit à s’imposer (ce qui ne veut pas dire que le courant d’extrême-droite n’a plus d’existence : à Charleroi, les 5 listes d’extrême-droite concurrentes réunissent quand même 10,5%). Et, à gauche de la gauche parlementaire, le PTB réalise une véritable percée dans les grandes villes.

En résumé, en Flandre, c’est la droite dure qui progresse avec, secondairement, une progression de Groen et du PTB. En Wallonie, c’est une poussée à gauche qui se dessine, essentiellement autour du PTB.

Affirmation du PTB…

La gauche radicale se présentait, une fois de plus, en ordre dispersé à ces élections. Mais des changements notables étaient en cours depuis des années et ils ont connu une accélération impressionnante ce 14 octobre.

Au cours de ces cinq dernières années, le visage du PTB a fortement changé. Il a abandonné toute référence publique au marxisme-léninisme et au stalinisme. Son ancien slogan « Heureusement qu’il y a encore des communistes » a fait place à « Les gens d’abord, pas le profit ». Il s’est reprofilé en parti de « gauche décomplexée », centrant son activité sur des campagnes nationales et locales autour de thèmes plus proches des préoccupations des gens (le pouvoir d’achat, le coût de l’énergie,…) tandis que son service d’études a produit un certain nombre de révélations qui ont fait grand bruit (les impôts ridiculement bas des multinationales en Belgique,…). Le tout emballé par un bureau de communication particulièrement efficace. Le PTB a renforcé sa présence sur le terrain syndical (en évitant au maximum d’entrer en conflit avec les directions FGTB et CSC). Il a aussi fait passer au second plan de son activité les questions « qui fâchent » dans la population, en particulier l’immigration et les attaques contre l’islam et il ne les a quasiment pas évoquées dans la campagne électorale.

Les résultats de ce recentrage ont suivi. De 6 conseillers en 2000 (4 en Flandres et 2 à Herstal), le PTB est passé à 15 en 2006 (dont 2 à Herstal, 1 à Seraing et 1 à La Louvière). Et, avec une orientation de recrutement très large, il est passé dans le même temps, de 1.500 à 5.500 membres.

Cette année, le PTB a mis le paquet sur les élections communales, présentant des listes dans 41 communes et dans tous les scrutins provinciaux, avec le but de renforcer ses points forts (Herstal, Seraing, Zelzate) et de conquérir un premier siège à Liège et Anvers.

…et fragmentation du reste de la gauche radicale

Et le reste de la gauche radicale pendant ce temps ? Si elle n’a pas disparu, elle a connu une évolution moins favorable. Aux législatives de 2010, une coalition s’était formée en dernière minute du côté francophone sous le nom de Front des Gauches ; elle réunissait le Parti Communiste (PC), le Parti Socialiste de Lutte (PSL), la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), le Parti Humaniste (PH), le Comité pour une Autre Politique (CAP) et les décroissants de Vélorution. Ce n’est pas insulter la vérité que de dire que cet accord ne concrétisait pas un long travail militant commun préalable (même si des listes réunissant certaines de ces composantes s’étaient déjà présentées aux élections européennes et bruxelloises l’année précédente) et qu’il s’est conclu essentiellement pour essayer d’éviter un écrasement garanti face au PTB si ces organisations s’étaient présentées séparément et de manière dispersées.

Le Front des Gauches avait obtenu 1,1 % (face aux 2,1 % du PTB), soit autant que ses composantes quand elles se présentaient séparément, mais pas plus. Le FdG avait suscité un petit espoir parmi les sympathisants de la gauche radicale mais ceux-ci ont rapidement du déchanter. Faute de projet commun et de volonté réellement unitaire, le FdG s’est rapidement évaporé. Ces différentes composantes se sont présentées aux élections communales à travers de nouveaux « projets unitaires » tout aussi bricolés – mais encore plus diversifiés.

La fédération liégeoise du PC a choisi l’alliance avec le PTB tandis que, dans le Hainaut, le PC se présentait à Charleroi, La Louvière et Courcelles sous l’étiquette Front de Gauche (au singulier !) avec le PSL dans les deux premières. Le même PSL était à l’initiative de listes Gauches Communes dans 4 communes bruxelloises avec le PH et le CAP (mais sans le PC). A Liège, des militants associatifs (dont d’anciens membres du PC et d’Ecolo) ont lancé une liste Vega (Verts et de Gauche) de type « gauche citoyenne » à laquelle a participé le PSL. La LCR, pour sa part, a été totalement absente partout de ces élections, à l’exception d’un de ses membres sur une liste locale à Anderlues.

En Flandre, Erik De Bruyn, ancienne figure de gauche du SP.a anversois, a lancé il y a trois ans une nouvelle formation Rood ! dans l’espoir de réunir syndicalistes combatifs, militants SP.a dégoûtés de la dérive droitière de ce parti et divers courants de gauche. Le projet n’a pas vraiment décollé (mais il est devenu terre d’accueil pour 4 des 5 formations « trotskistes » ou « ex trotskisantes » de Flandre). Rood n’a en fin de compte présenté des listes que dans son « bastion » anversois, à Gand et à Ostende. Ailleurs, d’autres listes de gauche alternative qui s’étaient déjà présentées aux précédentes élections communales (Leef,..) se représentaient, avec la participation de militants des mêmes groupes d’origine trotskiste.

Le PTB double ses scores

Les échos de la campagne sur le terrain et l’intérêt des journalistes pour le PTB montraient que quelque chose était en train de se passer durant ces dernières semaines. Mais le résultat final a surpris tout le monde par son ampleur. Le PTB est en progression partout dans le pays. Il double le nombre de ses voix et de conseillers communaux, puisqu’il en obtient 31 au lieu de 15 en 2006.

Le PTB obtient ses premiers élus en région bruxelloise à Molenbeek et à Schaerbeek, et dans le Hainaut, à Mons et à Charleroi. Il confirme son élu à La Louvière. À Genk, il passe de 1 à 3 sièges avec 8,8 %. Le PTB confirme à Zelzate (Gand) avec 22 % et six sièges. Le parti avance aussi à Gand, Malines, Louvain et Namur avec ses scores approchant les 3 %.

Mais les deux surprises viennent assurément des régions villes-test, Anvers et Liège.

A Anvers, où la campagne semblait totalement polarisée par le duel de « titans » entre De Wever pour la N-VA et Janssens à la tête d’une liste SP.a-CD&V, le PTB réalise 8% et obtient 4 conseillers d’un coup et 17 élus de districts (une institution propre à Anvers). A Liège, le PTB obtient 6,4% et 2 élus (dont Raoul Hedebouw, son porte-parole national). Et, dans la banlieue industrielle liégeoise, où la population est sous le choc de l’annonce par Mittal de la fermeture de la phase à chaud de la sidérurgie, le PTB cartonne. A Herstal, il passe de 9 à 14% (autant que le MR et le cdH !) et de 2 à 4 sièges. A Seraing, il passe de 5 à 14%, devient le deuxième parti de la ville et rafle 5 sièges. A Flémalle, il obtient 6,3% et 1 siège. Contrairement à d’autres localités, dans l’agglomération liégeoise Il est clair que le PTB a réussit à capter une partie significative de l’électorat PS, ainsi que la totalité de l’électorat du Parti Communiste (qui faisait encore 3,5% aux communales de 2006 à Seraing). En complément de cette percée aux communales, le PTB obtient par ailleurs 4 conseillers provinciaux (2 à Anvers et, 2 à Liège).

Qu’en est-il du reste de la gauche radicale ? Là, le tableau est des plus contrastés.

A Liège, la liste VEGA réalise, pour sa première présentation, un score inattendu de 3,5% qui lui donne un siège. Alors que le PS (38%) et Ecolo (12%) progressent légèrement, les deux formations à leur gauche (PTB et VEGA) obtiennent donc ensemble 10% de voix dans cette ville ! Dans une autre commune de la province, à Marchin, le PC a mené une liste Front de Gauche qui fait 4,1%.

Dans le Hainaut, à Courcelles, le Front des Gauches (au pluriel) - essentiellement le PC qui garde une forte implantation locale - réalise 6,12% et conserve 1 siège. A La Louvière et à Charleroi, les Front de Gauche (au singulier) ne font respectivement que 1,71% et 0,88%. Pas « d’effet Mélenchon » donc. A Anderlues, le militant LCR conserve son siège en étant le seul élu de la liste Gauche.

Dans la région bruxelloise, les listes Gauches Communes connaissent des sorts très variés : 3,7% à Saint-Gilles, 1,4% à Ixelles, 1,3% à Jette et 0,62% à Anderlecht. Quant aux listes Egalité, elles conservent leur score de 2006, entre 0 ,5 et 1,5% selon les communes.

En Flandres, les résultats de Rood ! ne sont guère impressionnants – 1% tant à Anvers qu’à Gand et Ostende. A noter, le score de 9,2% pour Leef à Herzele.

Quels que soient les mérites et les défauts de ces différentes listes, chaque voix portée sur elles a exprimé un refus de l’austérité, de la misère, du racisme et de l’exploitation propres au système dominant.

Et maintenant ?

Le PTB n’exagère pas quand, dans son communiqué post-électoral, il affirme que « le PTB devient ainsi la force émergente à gauche dans toute la Belgique ». Cela lui donne des responsabilités écrasantes, sur le terrain de la politique locale, mais encore bien plus sur le terrain national. Car la Belgique a fini de manger son pain blanc en matière économique. 2013 sera une année de récession et donc de plans d’austérité drastique. C’est sur le terrain-là que la gauche radicale – et désormais beaucoup plus encore le PTB que les autres petites formations – va devoir montrer leur capacité à soutenir, à renforcer et à contribuer à organiser la résistance. Et à (re)construire une solidarité active et militante entre travailleurs de Wallonie, de Flandres et de Bruxelles. Et à lutter efficacement contre le poison raciste qui progresse, principalement sous le masque de l’islamophobie.

D’autres questions ardues vont également se poser pour le PTB.  Dans quelle mesure la tentation de séduire un électorat encore plus large ne risquera-t-il pas de pousser le PTB à édulcorer son programme et à gommer de manière plus marquée une série de questions « sensibles » ? Et, surtout, combien de temps pourra-t-il maintenir cet équilibre entre une ouverture certaine, débarrassée de toute référence au stalinisme, et un noyau central où ces références semblent toujours prédominer ? Ce dernier point n’étant pas le moins important puisque ces références et ces pratiques constituent encore un obstacle et un repoussoir dans de nombreux secteurs progressistes.

Ces élections devraient aussi obliger les divers fragments épars de la gauche radicale à analyser sérieusement l’évolution et la progression du PTB (un exercice auquel elles ont toutes répugné jusqu’ici !) et à redéfinir leur stratégie – sous peine de sombrer dans une marginalisation définitive. Cela concerne aussi le « Mouvement de Gauche » lancé il y a quelques mois par le député ex-Ecolo Bernard Wesphael, qui s’est refusé à participer à ce scrutin communal et qui voit son espace politique potentiel se rétrécir après la percée du PTB.

Avec un autre horizon électoral qui approche. Car, en juin 2014, soit dans moins de 20 mois, ce sera la « mère de toutes les batailles », selon l’expression de feu Saddam Hussein : les élections fédérales, régionales et européennes le même jour ! Mais d’ici là, l’enjeu principal pour l’ensemble de la gauche radicale et anticapitaliste se situe sur le terrain des luttes sociales et de la résistance la plus internationaliste possible à l’austérité.

Jean Peltier