Réflexions sur la question nationale du Québec

Author: 
Hugo Pouliot

Le Canada est un pays impérialiste fondé depuis 250 ans sur l’oppression nationale des Québécois, des Autochtones, des Acadiens et des autres communautés francophones réparties à travers le pays.


Version antérieure de cette article à http://www.workersliberty.org/story/2011/11/08/réflexions-sur-la-question-nationale-du-québec-contribution-de-discussion.
Le droit de ces nations à l’autodétermination, c’est-à-dire de décider librement leur avenir politique, n’a jamais été reconnu par la monarchie britannique et ensuite par la bourgeoisie canadienne. La lutte contre le statu quo anglo-chauvin est une tâche indispendable et incontournable pour tout socialiste et démocrate conséquent. L’unité des travailleurs et des travailleuses, inhérente au programme marxiste, ne peut se réaliser sur n’importe quelles bases et d’une manière artificielle. La classe ouvrière à travers l’État canadien ne sera jamais unie en faisant fi de la réalité de l’oppression nationale des Québécois, des Autochtones, des Acadiens et des autres communautés francophones. Le Québec, contrairement à Porto-Rico, la Martinique, la Guadeloupe, entre autres exemples, n’est pas une colonie et la revendication de l’indépendance n’est donc pas automatique pour les marxistes dans ce cas. Il faut bien sûr défendre le droit à l’autodétermination en toutes circonstances, mais sans nécessairement préconiser la séparation d’avec l’État oppresseur, alors que dans le cas des colonies il faut toujours appeler à l’indépendance, comme le préconisait le Komintern dans les années 20. C’est l’occupation du Québec en 1970 par l’armée canadienne, suite à la Crise d’octobre ou le Front de libération du Québec avait procédé à l’enlèvement d’un attaché commercial britannique ainsi que d’un ministre libéral québécois, qui a mis au premier plan la question nationale québécoise. La défense inconditionnelle et résolue du droit à l’autodétermination du peuple québécois, incluant le droit à la sécession, est alors devenue vitale pour tout marxiste révolutionnaire qui se respecte.

A l’intérieur du Québec, les socialistes doivent lutter sans compromis contre l’oppression nationale et pour la défense des droits nationaux des Québécois-es. Toute tentative de réformer l’État canadien impérialiste et colonialiste, comme veulent le faire les résidus du vieux Parti communiste canadien, autrefois pro-Moscou, est complètement inutile et ne vise qu’à semer des illusions au sein de la classe ouvrière canadienne au sujet d’un éventuel Canada «progressiste et démocratique» (1). Cette position ultra-réformiste et pathétique démontre clairement le nationalisme canadien instransigeant de cette formation politique en complète banqueroute. Il ne s’agit pas non plus de semer d’autres illusions, cette fois envers un Québec indépendant qui serait un quelconque modèle d’antiracisme, de tolérance et de respect des droits de ses minorités, comme si c’était possible à l’intérieur du système capitaliste exploiteur, oppresseur et raciste. La lutte pour les droits nationaux du Québec doit en même temps être liée à la défense des acquis et des droits sociaux, gagnés suite à de dures luttes ouvrières, afin de mettre au premier plan la lutte des classes contre tous les patrons, qu’ils soient francophones, anglophones, immigrants, autochtones, etc. Il faut exiger immédiatement l’abrogation de la tristement célèbre loi sur la Clarté référendaire, promulguée par le gouvernement libéral de Jean Chrétien en 2000, et qui permet au gouvernement fédéral de s’ingérer dans un éventuel processus référendaire au Québec en décidant de la formulation de la question et de la majorité acceptable pour que l’indépendance du Québec soit reconnue.

En même temps, les trotskystes à l’intérieur du Québec doivent aussi combattre le nationalisme étroit et exclusiviste qui est promu par les directions nationaliste bourgeoises du Parti Québécois et du Bloc Québécois, ainsi que par des associations comme la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Un nationalisme qui ne contient aucun élément de classe et qui prétend que les travailleurs et les bourgeois québécois ont les mêmes intérêts «nationaux» à défendre. Comme le disait le grand dirigeant marxiste révolutionnaire russe Lénine en 1916 dans son célèbre texte «Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes»
«Au contraire, le social-démocrate d'une petite nation doit reporter le centre de gravité de son agitation sur le premier mot de notre formule générale: "union librement consentie" des nations. Il peut, sans faillir à ses obligations d'internationaliste, être ù la fois pour l'indépendance politique de sa nation, et pour son intégration à un Etat voisin X, Y, Z, etc. Mais il doit en tout état de cause lutter contre la mentalité étriquée de petite nation, la tendance à s'isoler et à se replier sur soi-même pour la prise en considération du tout et de l'universel, pour la subordination de l'intérêt particulier à l'intérêt général»(2). Ce concept de «mentalité étriquée de petite nation» s’applique très bien à une nation comme le Québec, qui se sent menacée dans sa survie comme peuple majoritairement francophone sur un continent à très forte prédominance anglophone. Pendant une longue période de temps les travailleurs et travailleuses francophones du Québec étaient forcés de travailler en anglais et il était pratiquement impossible d’être servi en français dans l’ouest de Montréal, majoritairement anglophone. «Speak white» était la réponse qu’entendait les francophones qui insistaient pour travailler et vivre en français à Montréal jusque dans les années 1970. Tout ceci a engendré malheureusement parfois une profonde méfiance envers «l’étranger» qu’il soit anglophone ou immigrant. Le fait que la majorité des immigrant-es choisissaient l’anglais comme langue d’enseignement pour leurs enfants avant la promulgation de la loi 101, qui a a fait du français la langue officielle du Québec en 1977, a contribué aussi malheureusement à approfondir ce fossé entre les francophones et les immigré-es. Ce qui ne veut pas dire que les sentiments racistes et xénophobes n’existent pas dans le reste du Canada, bien au contraire, mais la persistance de l’oppression nationale du Québec et le prolongement incessant du statu quo anglo-chauvin qui maintient de force le Québec à l’intérieur de l’État canadien, favorise un certain repli sur soi. Par ailleurs, il y a une certaine tendance dans la bourgeoisie canadienne-anglaise, qui se reflète dans les médias dominants, à décrire le Québec comme une société uniquement raciste et xénophobe et qui opprime les peuples autochtones et les immigrant-es, comme si cette oppression n’existait pas au Canada anglais. Les marxistes révolutionnaires doivent donc combattre ce discours mensonger et hypocrite tout en défendant sans compromis les droits des minorités autochtones, anglophones et immigrantes à l’intérieur du Québec, tout comme ils défendent les droits des minorités dans le reste du Canada. Les socialistes doivent aussi défendre le droit des peuples autochtones, qui sont durement opprimés par le colonialisme canadien, à décider de leur sort, notamment dans le nord du Québec ou ils sont fortement concentrés. Bien sûr, ce n’est pas sous le capitalisme que leur oppression sera éradiquée, mais il faut néanmoins s’opposer à la spoliation de leurs terres et de leurs droits ancestraux par la bourgeoisie canadienne et québécoise.

En résumé la défense du droit à l’autodétermination du Québec, incluant le droit à la sécession, ne vise pas à créer un nouvel État dans ce monde dominé par le capitalisme et l’impérialisme, mais a pour objectif l’unité de la classe ouvrière pancanadienne, toutes origines confondues. Il ne peut y avoir de véritable solution à l’oppression nationale sous le capitalisme et c’est pourquoi il faut chercher une solution socialiste et ouvrière. Évidemment c’est une tâche colossale que de réaliser cette unité qui doit reposer sur des bases solides et comme Marx le disait si bien «un peuple qui en opprime un autre ne saurait être libre ». Les travailleurs et travailleuses du Québec et du Canada anglais verront alors que leurs véritables ennemis à combattre sont leurs propres capitalistes «nationaux» et non les travailleurs et les travailleuses de «l’autre» nation et seront certainement de plus en plus enclins à mener des luttes communes à l’échelle du Canada. Ils devront résister fermement aux discours démagogiques des nationalistes bourgeois québécois et canadiens qui veulent les détourner de la lutte des classes pour les enfermer dans des luttes fratricides et ainsi sauvegarder la domination de classe de la bourgeoisie. Bien sûr il faut demeurer réaliste et l’emprise du nationalisme et du chauvinisme sur la classe ouvrière ne sera pas éliminée du jour au lendemain, car c’est une arme du capital utilisée dans tous les pays et qui permet de détourner et dévoyer les luttes ouvrières, constituant ainsi un obstacle sérieux et majeur au développement de la lutte des classes à travers l’État canadien et à l’avènement d’une société socialiste au Québec et au Canada.

(1) http://pcq-textes.blogspot.com/.
C’est le programme en français du Parti Communiste Canadien. En anglais on peut le retrouver à cette adresse: http://communist-party.ca/

(2) http://marxists.org/francais/lenin/works/1916/07/19160700h.htm