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Pierre Broué (1926-2005)

France

La vie et l'œuvre d'un grand historien, par Vincent Présumey

Il faut donner le goût de la vérité. C'est ainsi que la science s'est formée. C'est ainsi que la révolution forge la victoire. Marceau PIVERT.

Le décès de Pierre Broué est une perte importante à la fois pour la cause des combats émancipateurs, ouvriers et révolutionnaires, et pour la science historique, et cela indissociablement, car l'importance de cet historien provient précisément de ce que écrire l'histoire était pour lui un acte militant, ce qui n'enlève rien, au contraire, à l'exigence de vérité.

Cette même exigence de vérité est donc la première exigence le concernant, mort comme vivant.

Grand historien parce que militant révolutionnaire engagé, Pierre Broué ne fut pas un saint et il aurait certainement dit lui-même, d'ailleurs, avec des nuances d'ironie, de cynisme, et de regret, qu'il n'est point de "saints". Je l'ai personnellement côtoyé de très prés, politiquement et avec quelque affection, dans les années 1982-1985. Cela, sans avoir jamais fait parti, et rétrospectivement je ne peux que m'en féliciter, du cercle des "disciples", puisque disciples il y avait ou semblait y avoir.

Mais nous avions une connivence secrète qu'il allait en fait finir par considérer absurdement comme une arme dirigée contre lui sitôt que mes positions politiques et points de vue sur l'histoire, indissociablement et sous son influence incontestable, prirent un tour plus autonome, plus affirmé, ce qu'il ne supporta pas, et cela bien avant que, jeune homme, je puisse comprendre ce qui se passait. Cette connivence reposait sur des origines ardéchoises communes (et des relations familiales amicales antérieures) par lesquelles nous savions, l'un et l'autre, de quelles racines politiques et éthiques nous sortions, et de quoi il fallait être digne ou paraître l'être.

Dans tout cela, le politique et le personnel se mélangeaient : le premier à tout mélanger était Pierre Broué lui-même. Lors d'un de nos premiers véritables entretiens politiques, il m'avait pourtant dit "Attention à une chose : ne pas mélanger l'affectif et le politique".

Phrase en vérité ô combien ambigu. C'est le privé et le public qu'il ne faut pas mélanger : le respect des individus doit être à la fois un but et un moyen pour les militants révolutionnaires, et la perte de ce respect caractérise, d'une façon générale, les staliniens et leurs clones. Mais que par ailleurs la bataille politique réclame et produise un investissement affectif, c'est une évidence qu'il ne faut ni nier ni combattre, mais reconnaître pour essayer de la gérer. C'est aussi une nécessité, précisément en relation avec le respect indispensable des individus. Car sans "affectif" le politique n'est qu'un cynique sans principe. Le révolutionnaire fait de la politique par amour et doit pour cela respecter la séparation du privé et du public et respecter les individus.

Les quelques données personnelles que je viens ici d'évoquer à propos de mes relations avec Pierre Broué, et les quelques précisions que je donnerai à l'occasion dans les lignes qui suivent, ne me confèrent évidemment aucun droit particulier à écrire une prétendue biographie. Je n'ai, en outre, pas attendu sa mort pour lui dire toute ma façon de penser et la dire aux camarades qui le souhaitaient. Mais les légendes, elles, n'attendent pas que la pudeur s'estompe pour se propager.

Pierre Broué était à peine mort que la dépêche AFP le concernant, hâtivement rédigée à la suite de quelque coup de téléphone au siège de la LCR ou ailleurs, nous expliquait qu'il avait rencontré Trotsky "trois fois". Le bobard se retrouve par conséquent dans divers articles en français, anglais ou espagnol. Puis arrivent les "fils spirituels" et les "il était mon maître, je fus son disciple", ou encore "il était des nôtres", "il avait sans contestation possible adhéré à notre courant" et ainsi de suite. Sans oublier les "il fut un grand maquisard en 44 en Ardèche", rumeur qui peut se diffuser au Nord du Dauphiné, mais pas en ... Ardèche.

C'est bien connu, les morts ont, pendant quelque temps, toutes les qualités. Mais les bonnes âmes pleines de bonnes intentions qui érigent des statues ne rendent jamais service à la puissante personnalité qui de son vivant les avait marquées. Car après les fleurs et les bandelettes, arrivent les révisions et les bobards en sens inverse, et le venin de ceux qui, le temps du deuil officiel, se sont tus plus ou moins honteusement -en ce mois d'août 2005, quelques semaines après sa mort, un tel silence est pour l'instant observé par bien des historiens réactionnaires, des staliniens pas repentis ou mal dégrossis qu'il aimait à brocarder, sans oublier l'appareil central de son ancien parti, l'OCI, devenu appareil central du PT et qui affecte d'ignorer qu'après la mort, en 1997, de Stéphane Just, et avant celle de Pierre Lambert, il vient de perdre le troisième de ceux qui l'ont construit (la notice nécrologique signée par Jean-Jacques Marie dans Informations Ouvrières des 4-10 août 2005 est à cet égard un petit monument de non-dits, une véritable non-notice nécrologique).

Le respect véritable passe par la vérité. Si je n'ai ni plus ni mois le droit à parler de Pierre Broué que n'importe lequel de ses anciens camarades, la vérité, dire ce que l'on sait, pense savoir ou avoir compris, est, elle de l'ordre du devoir et non du droit. Cela pas seulement comme militant individuel, mais parce que la Lettre de Liaisons, comme petit pôle politique ayant une existence effective, est en partie l'héritière d'un combat engagé dans l'OCI dans les années 1980 sur la base des idées de Pierre Broué, comme elle est issue aussi du combat engagé par le courant Filoche, qui a une histoire commune avec Pierre Broué, dans la LCR.

Voilà donc le pourquoi de cet article. Un grand historien est mort, et la compréhension de son oeuvre exige qu'on comprenne sa propre place dans l'histoire, tout simplement. Je ne peux pas affirmer l'exactitude absolue de tout ce que j'écris là, je puis du moins affirmer avoir écrit ce qui est à mon avis exact. Les sources de ce texte sont, tout d'abord, les propres récits de Pierre Broué racontés généralement entre 11 h du soir et 3 heures du matin, quand je passais le voir dans sa tour de Grenoble au sortir des réunions harassantes du comité départemental de l'OCI de l'Isère, pour me refaire une santé. Ce sont ensuite les oeuvres et textes disponibles à qui veut en disposer et mes propres analyses, ainsi que, surtout sur les débuts, des récits familiaux et amicaux ardéchois. Mon sujet n'est pas la vie privée, conformément à cette séparation nécessaire que je viens de rappeler, mais c'est bien une personne, et les personnes ne se dissèquent pas ; aussi des éléments "privés" surviendront-ils nécessairement pour expliquer ou éclairer tel ou tel moment. J'espère vivement qu'ils ne blesseront personne, mais la vérité politique, qui est le vrai sujet ici, exige parfois de tels éclairages. J'ai en outre développé certains sujets historico-politiques, peut-être un peu difficiles pour qui ne les connaît pas, comme la révolution allemande ou l'histoire du SWP américain, dans la mesure où je pense que ces questions ont eu de l'importance dans la trajectoire et dans la réflexion politiques de Pierre Broué, dont il s'agit ici.

Pour commencer ...

Pour commencer, Pierre Broué fut l'un des deux enfants de la directrice du Collège moderne (le collège de jeunes filles, ancienne École Primaire Supérieure) de Privas, également musicienne et animatrice de chorale. Son père était fonctionnaire aux Impôts. La famille était de sentiments républicains. Mais vivre sa vie à cet endroit là, à côté du monde syndical des instits ardéchois, c'était voisiner avec une source. Cette source, le jeune Pierre Broué a eu la chance de la rencontrer, en dehors mais à côté, physiquement tout prés, de l'univers politique de son propre milieu, en la personne d'Élie Reynier, professeur retraité de l'École Normale (il reprendra du service en 1945), historien et militant, et grand personnage par sa droiture et son érudition. Il est possible que le collégien brillant en histoire ait été mis en contact par les voisins et amis, la famille Charra, dont le père était directeur du Cours complémentaire, ou tout simplement par sa mère, avec cette figure locale connue.

Que l'adolescent y ait vu un modèle ne fait guère de doute, et Élie Reynier est d'ailleurs le seul modèle que Pierre Broué se soit par la suite reconnu, dont il ait voulu se réclamer, et le premier d'une série d'hommes plus âgés que lui qui sont ceux auxquels il allait manifester de la déférence. Mais Élie Reynier fut une source intellectuelle et activa probablement la vocation double d'historien et de militant de Pierre Broué. La vocation à parler et écrire pour des auditoires suspendus aux paroles du tribun ou aux phrases de l'écrivain, il est bien possible qu'elle ait été encore plus précoce, lui qui, d'après un souvenir érigé en anecdote dans le monde ardéchois des instituteurs syndicalistes, avait entrepris à l'âge de 7 ans d'écrire ses mémoires en commençant par ces mots : Je contemple cet immense passé qui est le mien, ou quelque chose d'approchant. C'est Élie Reynier qui a donné aux légitimes rêves de l'enfance leur forme nécessaire : la volonté révolutionnaire et la volonté de dire les combats, les espoirs et les souffrances, de faire de l'histoire et de faire l'Histoire, c'est tout un.

Il faut donc ici dire quelques mots d'Élie Reynier. Il sortait de la planète des instituteurs ardéchois, fils d'instituteurs lui-même -ses parents étaient des instituteurs libres protestants.

Élie Reynier fut un syndicaliste d'avant 1914. En 1912 il avait écrit pour la Vie Ouvrière de Pierre Monatte (le lointain ancêtre, mais bien différent, du journal de la CGT !) une monographie sur l'Ardèche. Monatte aimait rappeler que ce travail était pour lui le modèle de la monographie ouvrière locale, et il le rapprochait d'un travail similaire d'Alphonse Merrheim sur la métallurgie, qui était, lui, une monographie "de branche". Les militants syndicalistes auront reconnu là, dans la conception même du travail historique et géographique, la double structure du mouvement ouvrier français depuis 1902 : l'union des fédérations et des Bourses du travail locales dans la confédération !

Élie Reynier, érudit local et premier des érudits locaux ardéchois parmi lesquels pas mal de curés et de pasteurs côtoient les instituteurs, travaillait, quand le jeune Pierre Broué le fréquentait, à son Histoire de Privas. Méfions nous de ce que cette expression, "érudit local", peut avoir de rapetissant. L'histoire qu'ambitionnait Élie Reynier était bien une histoire totale, une histoire de la terre, du paysage, du travail et des travailleurs. Il était de l'école, si l'on peut parler ici d'école, de Maurice Dommanget et d'Albert Mathiez, l'historien de la révolution française mort en 1930. Il connaissait fort bien la nouvelle école universitaire des Annales et, ouvrant à Pierre Broué sa bibliothèque, il lui prêtait des livres de Marc Bloch et Lucien Febvre, ainsi que de Georges Lefebvre. Mais il voulait raconter l'histoire comme ce qu'elle est, celle des luttes menées par des individus vivant et pensant, souffrant et agissant. Cette ambition a bel et bien été le programme, par la suite, de Pierre Broué historien.

Politiquement, Élie Reynier se définissait comme syndicaliste révolutionnaire et pacifiste. En même temps, le personnage, véritable notable local à sa façon, avait bien des traits d'un socialiste du début du siècle. Président de la Ligue des Droits de l'Homme de l'Ardèche, il fut de ceux, peu nombreux, qui sauvèrent l'honneur de cette organisation quand ses dirigeants la prostituèrent dans la couverture des procès de Moscou. Pendant la guerre, il subit un internement au camp du Chabanet.

Par sa position de professeur respecté, il contribua fortement à construire en Ardèche la Fédération Unitaire de l'Enseignement. Une profonde amitié et complicité l’avaient lié à Gilbert Serret, qui fut un dirigeant national de cette fédération et qui mourut, dans des circonstances obscures, pendant l'occupation. Mais Gilbert Serret était politiquement différent d'Élie Reynier : il ne se reconnaissait pas dans la charte d'Amiens du syndicalisme, mais dans le léninisme, il avait rencontré Trotsky en 1935, sans être trotskyste, il était en contact étroit avec les milieux du communisme de gauche, il avait approfondi la passion de Reynier pour la monographie locale dans la perspective de l'organisation de la paysannerie par les instituteurs révolutionnaires. Reynier, Serret : deux générations, deux approches, des positions différentes -la tendance de Serret était la Majorité fédérale avec Bouet, Dommanget ..., une tendance communiste antistalinienne, celle de Reynier était la Ligue Syndicaliste de Pierre Monatte ; entre eux, respect et compréhension intime. Ce respect exprime l'essence morale des femmes et des hommes de la vieille Fédération unitaire de l'enseignement ; il porte en lui beaucoup de protestantisme épuré, d'exigence kantienne, mais la rigidité que peut comporter cette filiation, et qu'elle comporte en effet, doit être complétée par la chaleur de l'amitié, tout simplement.

En Ardèche la section du SNI, le Syndicat National des Instituteurs, après la réunification syndicale de 1935, fut en fait la continuation de la vieille fédération, alors qu'ailleurs elle y avait mis fin. Pendant la guerre, la section syndicale clandestine continuait, avec l'activité de militants et de militantes comme Yvonne Issartel, morte elle aussi en cette année 2005, pendant que le jeune Pierre Broué allait voir le vieux Reynier.

Il y a donc cet arrière-plan, cet univers que Pierre Broué entrevoit, perçoit, qui le fascine, derrière la bibliothèque d'Élie Reynier dans laquelle il a l'autorisation de fouiner pendant l'internement du vieux maître. Et dans cette bibliothèque il y a ce livre qu'en 1940, quand il est "minuit dans le siècle" et que son auteur est assassiné, Élie Reynier lui prête comme le modèle du livre d'histoire qui raconte et qui, par le récit des évènements accomplis par les hommes conscients, luttant et agissant, donc responsables, et non par l'action de quelques "forces profondes" et autres deus ex machina, fait merveilleusement sentir ce que sont les vraies forces profondes, celles des classes en lutte faites d'individus vivants, ce livre écrit par un homme qui a fait de l'histoire parce qu'il avait fait l'Histoire : l'Histoire de la révolution russe de Léon Trotsky.

C'est sans doute avec cet horizon et cette lumière d'Ardèche dans la tête que Pierre Broué monte à Paris, pendant l'occupation, poursuivre ses études en Khâgne, à Henri IV. Là il expérimente les groupes politiques, clandestins, et veut lutter contre l'occupant. C'est, d'une certaine façon, sa première position politique indépendante, car Élie Reynier quant à lui est pacifiste, résolument ; mais Pierre Broué aura une reconnaissance profonde envers lui pour ne pas lui avoir, à ce sujet, "fait la leçon" et l'avoir plutôt écouté de manière interrogative et compréhensive. Après des contacts avec les MUR (Mouvements Unis de Résistance, groupant des gaullistes et des socialistes) Pierre Broué, qui veut combattre plus résolument, adhère à une cellule du PCF. En 1944 dans la période des combats armés sur le territoire français, il circule en train et regarde : il rencontre dans une gare de jeunes soldats allemands effrayés et fraternise avec eux, il est choqué de la grossièreté des petits bourgeois qui, après s'être fait du beurre pendant l'occupation, veulent maintenant "se faire des boches" et, à défaut, tondre celles qui ont couché avec eux ... Le sentiment internationaliste partagé avec Élie Reynier et la volonté de combattre y compris par les armes se combinent dans son esprit. Il intervient dans sa cellule communiste contre le mot d'ordre " A chacun son boche" et se fait exclure pour trotskysme, sans savoir exactement ce que c'est mais certainement en s'en doutant un peu, voire beaucoup. D'après ce qu'il disait à une époque, mais qu'il n'a pas repris par la suite, le ou l'un des "exclueurs" était Jean Poperen, qui rompra avec le PCF lors des évènements de Hongrie et, via le PSU, inspirera un courant historique de la gauche du PS, mais qui, lors de la première guerre du golfe qu'il soutiendra, retrouvera soudain les accents du stalinisme pour s'en prendre aux "hitléro-trotskystes" ...

Nul doute que Pierre Broué ait pris des risques et commis, souvent de manière spontanée d'ailleurs, des actes que l'on appellera par la suite "faits de Résistance", comme lorsque, avec son ami le futur psychiatre Jean Ayme, il joue au jeu risqué de crier "A bas le con" sous les fenêtres de la préfecture de Privas où un dignitaire du régime dit de Vichy est venu faire sa tournée, et alors qu'une petite foule quelque peu milicienne crie, elle, "Au balcon".

Tels furent les "faits d'armes", courageux et suffisants pour un jeune homme qui se lance dans le combat politique en cette période, que Pierre Broué revendiqua dans diverses conversations jusqu'à la fin des années 1980. Par la suite il dit et laissa entendre, y compris dans le Dauphiné Libéré, qu'il avait été "de la Résistance" et avait combattu les armes à la main. L'honnêteté la plus élémentaire oblige à dire, sous toute réserve, que personne parmi ses proches pendant des années, et personne parmi les Ardéchois qui ont effectivement pris les armes, n'en sait rien. Ne demandons pas à Pierre Broué d'avoir dirigé des maquis dans les montagnes au dessus de Privas. Avoir milité comme communiste clandestin, s'être fait exclure pour ses positions internationalistes, n'est-ce point suffisant ? Craignons d'ailleurs qu'a trop répéter ce que, dans ses dernières années, il laissait croire plutôt qu'il ne disait, on ne suscite quelque effet boomerang : la crédulité n'est pas le respect.

Le jeune militant exclu du parti communiste avait probablement son idée, vu sa formation. Il lui faut un parti communiste authentique, et il a lu Trotsky chez Reynier ; il est internationaliste comme Reynier, mais pour la lutte armée contre l'occupant ; il va aller au PCI, le Parti Communiste Internationaliste, le parti trotskyste de la IV° Internationale, qui vient de se former par la réunification, organisée par Michel Raptis dit Pablo, des deux courants qu'étaient le POI (Parti Ouvrier Internationaliste) et les CCI (Comités Communistes Internationalistes).

Par quelques rares allusions ultérieures, on peut conjecturer que Pierre Broué n'a pas forcément été tout de suite des plus à l'aise dans son nouveau parti, qu'il rejoint en fait pour 45 années de sa vie. Lui qui pense qu'il aurait fallu se lancer dans la lutte armée contre l'occupant tout en restant internationaliste, tombe dans un "parti" qui comptait alors 700 membres et qui, s'il est en effet resté internationaliste et a payé pour cela le prix du sang, met en avant la méfiance envers la lutte armée et envers toute action zélée pouvant s'entacher de nationalisme, un parti où l'on explique avoir corrigé la "déviation nationaliste" de Marcel Hic, le prédécesseur de Michel Pablo, qui n'est plus là pour se défendre étant mort en déportation, un parti où l'on pense que la "démocratie bourgeoise" ne tiendra pas après la guerre et que la guerre civile, avec le PCI dans le rôle des bolcheviks, arrive à toute vitesse. Les anciens militants des CCI, moins nombreux dans la fusion mais ayant un fort esprit de corps, pourfendent le nationalisme et les mœurs "petites-bourgeoises" des anciens du POI qu'entre eux ils appellent les "petits pois". Pierre Broué observe sans encore les comprendre ces comportements sectaires des anciens partisans de "l'aventurier" Raymond Molinier, eux-mêmes divisés par les rancœurs des anciennes luttes de fraction dans les dangers de la clandestinité, parmi lesquels on a aussi bien Pierre Franck que Pierre Lambert.

Il tombe cependant sous le charme de l'un d'eux. Claude Bernard, dit Raoul, beau gosse hâbleur, qui raconte ses conquêtes féminines -par la suite il revendiquera celle de l'actrice Rita Hayworth, revendication reprise dans le numéro des Cahiers Léon Trotsky qu'il lui consacrera. Claude Bernard, de cinq ans aîné de Pierre Broué, c'est pour lui l'activisme, un activisme au demeurant rigolard, courageux et intelligent. C'est l'extraordinaire travail d'organisation des travailleurs dans les camps de Vietnamiens en France, où Pierre Broué sera conduit par Claude Bernard pour faire une réunion de formation de cadres politiques en vue de leur retour au pays.

Mais ceci dit, tout laisse à penser que son activité principale à la fin de la guerre tourne autour de son retour en Ardèche, qu'il ravale ses idées générales sur la lutte armée et renonce, jeune militant, à argumenter à ce sujet parmi les fortes têtes et les grandes gueules du PCI, rentrant la chose en lui pour des décennies.

Michel Broué, premier fils de Pierre Broué, naît fin 1946, et sa maman Simone Charra est la fille du directeur du Cours complémentaire de Privas.

L'ascension d'un militant en des temps difficiles.

Quand Pierre Broué entreprend de construire politiquement quelque chose, dans un cadre organisé, il s'agit des Jeunesses Communistes Internationalistes, la fragile organisation de jeunesse du PCI, à la fois en participant probablement assez vite à ses instances nationales, et en intervenant en Ardèche, dans la jeunesse normalienne et collégienne de Privas, en 1947-1950. 5 à 6 adhérents à l'École Normale, sans doute une dizaine en tout avec les collèges. Pour recruter, influencer, discuter, Pierre Broué se force à adhérer aux Auberges de Jeunesses que ces jeunes ont constituées, où il lui faut faire le ménage et chanter dans la chorale. En 1949, il est du grand voyage des militants du PCI et des JCI et d'autres sections européennes de la IV°Internationale en Yougoslavie, à aller travailler dans des chantiers pendant que les dirigeants espèrent le "contact" avec la direction du Parti Communiste Yougoslave que Staline vient d'excommunier et contre lequel il appelle au meurtre.

Un très petit nombre de militants durables sont restés de cette période, les uns à l'OCI, d'autres qui suivront le courant "pabliste" puis de Michèle Mestre et Mathias Corvin, dont Jean Coulomb qui, faisant le stalinien (puisque on peut sans doute ainsi résumer l'orientation de ce courant : il fallait "faire le stalinien" car il n'y avait soi-disant rien d'autre à faire) contribuera à faire basculer la majorité du syndicat départemental des instituteurs et à la rupture, au black out de celui-ci sur le beau passé qui l'a constitué. Mais ce petit nombre qui a continué à militer dans des courants issus du trotskysme ne doit pas tromper : tous les autres en ont gardé quelque chose de profond.

Quand la crise "pabliste" de la IV° Internationale arrive, une crise confuse pour les militants, démoralisante, causée par la non concordance entre les représentations "à la bolchevique" (pensaient-ils) d'après guerre et le monde réel des "Trente glorieuses" qui commencent et de la guerre froide dont on pense alors qu'elle pourrait bien s'échauffer, Pierre Broué fait partie de la majorité qui, avec Marcel Bleibtreu, Pierre Lambert et Daniel Renard, s'oppose à Pablo qui veut la forcer à enterrer ses positions et son histoire pour se lancer dans l'entrisme dans le PCF, et se fait "exclure de la IV° Internationale" de manière bureaucratique, en 1952. Ils sont de moins en moins nombreux, et Pierre Broué, devenu professeur de lycée, s'éloigne de l'Ardèche : il enseigne à Nyons dans la Drôme puis part à Beaune en Côte D'Or, et par la suite à Montereau en région parisienne.

Pendant l'été 1953 il revient à Privas, intervient avec l'appui d'Élie Reynier dans un meeting de Guy Mollet. Quelques semaines après, Élie Reynier indigné par le licenciement de militants postiers FO suite à la grande grève de l'été, soulève la ville, déclenche manifestation et pétition. Quelques mois plus tard il meurt. La même année, Pierre Broué a soutenu son Diplôme d'Études Supérieures, consacré à un historien ardéchois de la révolution française, Paul Mathieu Laurent, dit de l'Ardèche, intitulé : un Saint-Simonien dans l'arène politique : Laurent de l'Ardèche, 1848-1852. Contre la déformation monarchiste et curaillonne de l'histoire, Laurent de l'Ardèche avait entrepris, en 1828, de réfuter les mensonges sur la Révolution. C'est le premier travail historique important de Pierre Broué, mais la même année il signe sous le pseudonyme de Pierre Scali - du nom d'un personnage de Malraux dans L'Espoir- sa première brochure politique pour le PCI, consacrée à la révolution en Bolivie. Le décollage est fait, le départ est pris.

Ce décollage et ce départ correspondent donc exactement au début de la traversée du désert des trotskystes français du PCI, exclus par Pablo, dont le nombre s'amenuise régulièrement jusqu'à une cinquantaine, dont certains démoralisés, à la fin des années 1950. Cet amenuisement est encore aggravé par l'éviction de quelques militants marquants comme Jacques Danos et Marcel Gibelin en 1953, Marcel Bleibtreu, Michel Lequenne et quelques autres en 1955 : le parti devenu un "groupe" commence à être appelé le "groupe Lambert", uni autour d'une personnalité qui n'est pas un théoricien, ni un homme de masses, mais un "Contact Man" comme le surnommait Claude Bernard, habile et pragmatique, en relation avec Messali Hadj, avec des dirigeants de FO, avec André Marty, et jouant de ces relations.

Pierre Broué a par la suite, après son exclusion de l'OCI, insisté sur les analyses oppositionnelles faites à l'époque, en privé mais au vu et su de tous les camarades de l'organisation, par Claude Bernard, très critique sur son fonctionnement mais partisan de la fidélité dans les rangs, et laissé entendre que lui-même ainsi que François Forgues/de Massot étaient influencés par ces commentaires, analyses personnelles et rodomontades. Claude Bernard était en outre resté en relations cordiales avec les gens du groupe Socialisme ou Barbarie, Lefort et Chaulieu (Castoriadis). Mais rien ne laisse transpirer la réalité d'une opposition à l'évolution du groupe vers un certain sectarisme à l'époque, ni que le premier vote pour le rapport moral de la direction de FO par Lambert, en 1959 (alors que la confédération venait de refuser d'appeler à voter Non à la constitution gaulliste !) y aurait fait des vagues. Pierre Broué me décrivait personnellement le groupe comme un cercle très uni où "l'on discutait énormément et de manière passionnante" et considérait que les choses s'étaient gâtées quand il s'est mis à y avoir plus de monde, dans les années 1960, avec l'arrivée de "responsables intermédiaires" pas toujours très malins et tendant à répercuter en les déformant les ordres du centre en direction des militants. C'était là une version assez proche de la manière dont la direction de l'OCI elle-même a jusqu'aux années 1980 présenté les problèmes politico-organisationnels de son propre développement : difficulté à "passer du groupe à l'organisation" et nécessité de mettre des "unités politiques" (les Régions et Fédérations) à la place des simples "relais".

Le plus simple et le plus vraisemblable est d'admettre que Pierre Broué a évidemment eu, comme il est ordinaire, des restrictions mentales et des réserves sur telle ou telle évolution de son organisation, mais qu'il n'est alors pas du tout un "opposant" et ne veut pas l'être, qu'il est donc aussi solidaire politiquement, ce qui veut dire qu'il en assume volontairement la responsabilité quoi qu'il en ait pensé, des premières exclusions que l'on baptisera plus tard, comme on ne prête qu'aux riches, de "lambertistes" -celles déjà nommées et celle, en 1967, de Boris Fraenkel.

Pierre Broué est en fait un pilier de l'organisation dans sa période la plus difficile et l'un de ses dirigeants nationaux du premier cercle depuis 1953-1955.

En 1955 Robert Berné, qu'il avait recruté et qui dirigeait le secteur "jeune", meurt accidentellement dans une noyade lors d'une sortie de baignade avec Lambert, Just et leurs compagnes. En 1956 Pierre Broué et Claude Bernard décryptent avec passion les dépêches de presse du parti communiste britannique sur la révolution hongroise des conseils ouvriers. A l'origine de ces dépêches, un journaliste qui rejoindra l'organisation sœur de l'OCI en Grande-Bretagne, la future Socialist Labour League de Gerry Healy, puis qui la fuira à toutes jambes en la traitant de secte paranoïaque : Peter Fryer. A partir de ce travail sur le vif, l'organisation publie, sous le pseudonyme de François Manuel, sa brochure sur La révolution hongroise des conseils ouvriers. Par le travail d'explication politique et théorique et de solidarité avec les militants réfugiés, il entre en contact avec l'un des animateurs du Cercle Petôfi, le cercle d'étudiants à l'origine du mouvement de 56, Balazc Nagy, qu'il recrutera avec un groupe d'émigrés au début des années 1960 au trotskysme et à l'organisation sous le pseudonyme d'Eugène Varga. C'est aussi en 1956 que Pierre Broué collabore, de façon épisodique mais suffisamment pour avoir une solide "antenne" de ce côté là, à une revue nouvelle, Arguments, créée par des intellectuels qui viennent de quitter le PCF ou d'en être exclus, au premier rang desquels Edgard Morin.

Tout cela a fait de lui la cheville ouvrière de la politique de création de regroupements plus larges menée par le groupe, de concert avec Pierre Lambert. C'est le Comité de Liaison et d'Action pour la Démocratie Ouvrière, le CLADO, et son journal La Commune, regroupement formé sur la base qu'indique son appellation, sur la défense tant des militants de l'indépendance algérienne que des combattants antistaliniens hongrois. Pierre Broué a logé et convoyé des responsables de diverses tendances du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, le parti centralisé du nationalisme algérien, puis, après son éclatement en FLN et MNA, du MNA. Il est le rédacteur en chef de ce bulletin qui connaît 6 numéros jusqu'en février 1958 et associe le vieux Marceau Pivert, le jeune Michel Rocard des Étudiants Socialistes, et des intellectuels en rupture avec le stalinisme : Edgard Morin, Jean Duvignaud. C'est une tribune libre dans laquelle Edgard Morin dresse son autoportrait, celui de ce qu'il était alors, un militant en rupture avec le stalinisme, et s'étonne des divisions trotskystes (n° 3, juin 1957).

Les travaux historiques de Pierre Broué qui ont commencé sont un ferment de la collaboration avec ces militants de courants divers : il échange sur l'Espagne avec Marceau Pivert et va séjourner chez les Rosmer, Alfred et Marguerite. C'était l'époque où un appel de défense des militants algériens sortait avec les signatures de Lambert et de l'abbé Pierre (1955).

Le coup d'État gaulliste de 58, l'avènement de la V° République, et le ralliement de Messali à De Gaulle, mettent fin à cette période. Mais Pierre Broué est alors avec Lambert l'une des figures les plus centrales qui soit du groupe qui s'est replié dans l'espoir de mieux se redéployer. Je ne sais pas exactement quand il entre es qualité au comité central et au Bureau politique, mais cette question formelle n'a guère de sens : le "parti" que voulait être le PCI s'est étiolé en un petit groupe et Pierre Broué est tout naturellement un pilier central du groupe, sans doute celui qui, par ses activités syndicales et historiennes, a le plus de "contacts" à l'extérieur avec et aux côtés du "Contact Man" critiqué par Claude Bernard, Pierre Lambert.

Le plus important, ce qui demeure comme le monument résultant de cette période, ce sont naturellement ses travaux historiques, mais il faut dire auparavant quelques mots de ses activités syndicales, car il fut au centre de la politique du PCI-groupe Lambert-OCI dans l'enseignement secondaire dans les années 1950 et 1960.

Avant son arrivée, cette politique était représentée par deux militants notables, Robert Chéramy et Letonturier, qui furent tous deux dirigeants de la section académique de Paris du SNES "classique et moderne" comme on disait alors. Après 1953 ils n'interviennent plus sous l'étiquette de l'École Émancipée, mais s'intègrent à la majorité fédérale dite "autonome", c'est-à-dire, pour employer le langage "révolutionnaire", à l'appareil réformiste du syndicat. C'est dans ce cadre que Pierre Broué apparaît parmi les premiers noms de la liste majoritaire lors des élections internes au SNES de 1956, et siégera par la suite dans ses instances nationales (son activité est donc loin de se résumer à celle de "responsable des adjoints d'enseignement de la section de Paris du SNES-FEN" ainsi que le laisse entendre la non-nécrologie signée par Jean-Jacques Marie dans Informations Ouvrières).

Cette attitude syndicale, dans la FEN, s'apparente à ce que sera (et qu'était déjà) la stratégie de Lambert dans FO, mais avec beaucoup plus de justification à l'époque : la FEN est la première fédération du mouvement ouvrier français, la forteresse laïque, la seule centrale à unifier les différentes tendances historiques du mouvement ouvrier et à reconnaître leur droit d'organisation dans le syndicat, la seule à combattre à la fois contre la répression en Hongrie et l'intervention à Suez, et le pilier du combat pour l'unité syndicale et la réunification dans une grande CGT ; elle sera la seule à résister réellement, dans la rue puis dans les urnes, à l'instauration de la V° République. Dans le premier degré (le SNI) les révolutionnaires, y compris les trotskystes, agissent par et dans l'École Émancipée, héritière de la vieille Fédération unitaire d'avant 1935. Dans le second degré (le SNES) l'EE est faible et les trotskystes s'intègrent à la majorité autonome, qui a elle-même une certaine diversité. Quand on est dans un syndicat, il faut faire jouer son rôle au syndicat, mais rien ne sert de le badigeonner de rouge à contretemps. Comme le disait un militant écrivant dans la revue de Pierre Monatte (Charles Cordier dans la RP, Révolution Prolétarienne, en janvier 1967) :

"J'ai connu à la FEN, et ailleurs, des militants, révolutionnaires d'origine marxiste, anarchiste ou simplement syndicaliste qui avaient des responsabilités. Ne nous payons pas de mots, confrontés aux réalités ils faisaient du réformisme ou bien ils ne faisaient pas leur boulot. J'attends un démenti."

Je crois que Pierre Broué était bien conscient de cela et se retrouvait sur ce point bien d'accord avec Lambert, à condition de bien comprendre que faire jouer son rôle au syndicat ne veut pas dire cautionner n'importe quoi pour s'intégrer à sa direction : comme j'y ai fait allusion plus haut, Lambert et Hébert votent le rapport moral de FO pour la première fois en 1959, alors que le bilan de la direction Bothereau face au gaullisme est pitoyable, à la différence de la FEN à cette époque et à son avantage.

C'est après 1958 que Lambert et Broué optent pour une stratégie de regroupement des "syndicalistes révolutionnaires" à la CGT, à FO et à la FEN et que Pierre Broué écrit plus régulièrement dans l'École Émancipée. En 1962, puis en 1964, il est tête de liste EE dans le SNES "classique et moderne" (de 4% à 5,5% des voix). Ce retour à la tactique de la tendance syndicale s'affirmant révolutionnaire, à cette date, s'oppose à l'attitude de Chéramy et Letonturier qui ne sont plus trotskistes et sont devenus d'authentiques dirigeants réformistes. Il permet à Pierre Broué d'intervenir, pour le compte de l'OCI, dans l'École Émancipée toute entière, et il le fait sur une base pragmatique -la défense du "traitement binôme" des enseignants, compromis entre la position théorique et historique des syndicalistes révolutionnaires en faveur du traitement unique et les revendications de revalorisations salariales hiérarchisées du SNES, proposé par la section SNES de Montereau.

Le syndicalisme dans l'enseignement secondaire français dans les années 1960 est un champ de plus en plus mouvant. La majorité autonome a vu plusieurs sous-tendances la quitter : les uns défendant les prérogatives des professeurs classiques contre le poids des instituteurs du SNI dans la FEN, les autres souhaitant au contraire un plus grand rapprochement avec le SNI et parmi eux des proches de la RP et de FO (Paul Ruff). Les effectifs de la profession augmentent, le syndicat se développe, mais les conditions d'enseignement se dégradent et les "actions" lancées, sous la pression notamment de la tendance Unité et Action (U&A) liée au PCF, sont des échecs : grève des heures supplémentaires, grève administrative. La tendance U&A, qui est loin de refléter mécaniquement toutes les positions du PCF, progresse fortement. La fusion entre le SNES "classique et moderne" et le SNET (enseignement technique) donnera naissance au SNES tout court en 1966 et la direction passe à U&A l'année suivante.

Sans nul doute, Pierre Broué a fait preuve de souplesse et de faculté d'adaptation dans ce syndicat en mutation. Sans qu'il soit nécessaire de rechercher en détail quelle fut alors son action syndicale, deux indices suffisent pour le comprendre : son amitié avec Louis Astre et son influence sur les étudiants-surveillants de la tendance U&A.

Louis Astre fut le secrétaire général du SNET et co-secrétaire du nouveau SNES juste avant de perdre les élections internes au profit d'André Drubay, dirigeant U&A. Il fut en somme le dirigeant de la tendance majoritaire de la FEN, dite "UID", dans le second degré, au moment où celle-ci y céda du terrain. Ce réformiste et socialiste pur et sincère, aujourd'hui -le fait n'est pas sans signification- à la FSU depuis sa création, est resté lié d'une amitié marquée avec Pierre Broué, sans que leurs rencontres ne soient très fréquentes. Il a parlé avant son incinération : seul un syndicaliste, fut-il réformiste, pouvait le faire, et personne parmi les groupes et clubs trotskystes ou socialistes susceptible à plus ou moins juste titre de revendiquer une part de Pierre Broué.

Le secrétariat des MI-SE (les surveillants), bastion U&A, avait été animé en 1963-1964 par l'ancien dirigeant de l'UEC Philippe Robrieux, qui connut Pierre Broué à cette occasion : il ne deviendra pas trotskyste mais sera le vrai historien du PCF, ce qui n'aurait sans doute pas été possible sans cette rencontre déterminante selon son propre témoignage. Par ce secteur "jeunes" du syndicat Pierre Broué entre en contact avec des étudiants, en ces années de l'avant-68 où lui-même envisage de "passer" à l'Université. Soit dit en passant voilà qui nous montre qu'il n'y a pas eu que la Ligue et les maoïstes à s'être nourris de la crise de l'UEC. Il gagne à l'organisation le dirigeant UEC de Dijon, Pierre Roy, aujourd'hui historien du patrimoine des monuments aux morts pacifistes et anticléricaux et militant du PT. Plus tard, Pierre Roy quand il a dû choisir entre Pierre Broué et l'organisation, à choisi celle-ci, mais peu auparavant il avait eu l'idée "géniale" de proposer la création d'un poste de censeur des méthodes doté des pleins pouvoirs dans le parti pour corriger celui-ci, et voyait bien son maître à ce poste ... Mais revenons aux années 1960 : le CLER (Comité de Liaison des Étudiants Révolutionnaires), future FER (Fédération des Étudiants Révolutionnaires, créée juste avant mai 68) est alors en préparation.

Pierre Broué "passe" à l'Université, comme assistant puis plus tard professeur d'Histoire contemporaine à l'IEP (Institut d'Études Politiques) de Grenoble, en 1965-66. Son tout premier travail officiellement "universitaire" consiste à rééditer, préfacer et annoter l'Histoire de la Fédération unitaire de l'enseignement des origines à l'unification de 1935 écrite par le noyau de la vieille Fédération (Bernard, Bouet, Dommanget, Serret) lors de sa dissolution en 1935, oeuvre de référence sur ce sujet jusqu'au livre récent de Loïc Le Bars.

Pierre Broué universitaire siégera encore dans les instances nationales du SNESup, dans la période de mai 68. Mais, pour l'histoire du travail syndical de l'OCI et sans doute de Pierre Broué lui-même, une rupture se produit alors. Ayant un horizon nouveau avec ses étudiants, il l'a probablement sous-estimée, bien qu'il y ait joué un des premiers rôles : il s'agit de la mort de la vieille École Émancipée, par sa scission de 1969.

En m'exprimant ainsi, je me doute bien que s'excitera la fureur des tenants du fil de la continuité historique, ce Graal sacré qui toujours doit être détenu par quelqu'un pour interdire aux démons de posséder tout le cosmos, mais ces gens là ne sont pas moins fétichistes parmi les "syndicalistes révolutionnaires" que parmi les "trotskystes". Les faits sont, schématiquement, les suivants : dans la mesure où l'École Émancipée a une orientation affirmée dans les années 1964-1968, elle provient des trotskystes de l'OCI. La tendance condamne les projets gaullistes d'intégration des syndicats à l'État et leur concrétisation dans la "réforme administrative" -ce serpent de mer qui s'appelle aujourd'hui "réforme de l'État", car cette histoire continue avec la V° République toujours et jusqu'à la fin "bâtarde et inachevée" comme disait l'OCI. En son nom, ses responsables instituteurs, conduits par Paul Duthel de l'OCI, ont démissionné, à Lille en 1964, des instances nationales du SNI. Cet "acte de Lille" est dénoncé comme ayant été un fait accompli par des militants de l'EE de sensibilité plus "libertaire", peut-on dire pour simplifier là encore. Un malaise s'installe. Il se transforme en abcès quand, en mai 68, l'EE ne dit somme toute pas grand-chose, que les militants de l'OCI impulsent une invasion des locaux de la FEN lorsque celle-ci cherche à faire reprendre le travail, ce que l'EE désavoue tout en déplorant les sanctions qui s'ensuivent dans le syndicat.

A partir de là les choses s'accélèrent car pour le Bureau politique de l'OCI l'EE est un obstacle au combat pour le front unique ouvrier dans l'enseignement, un obstacle à détruire tout en en revendiquant l'héritage historique : selon Pierre Broué, qui l'a écrit beaucoup plus tard au passage (CLT n° 62, mai 1998), les Comités d'Alliance Ouvrière des Travailleurs de l'Enseignement (CAOTE) ont été créés à cette fin et ont d'ailleurs cessé d'exister après la scission de l'EE. Fin 1968, Marcel Valière, le dernier secrétaire de la vieille fédération en 1935, prend les devants et fait adopter une motion d'incompatibilité entre l'appartenance à l'EE et aux CAOTE montés par l'OCI ; c'est la scission.

Sans tomber dans le caractère mythique que cet épisode a pris par la suite dans les souvenirs réels ou fictifs des militants de l'EE de l'époque ultérieure (des hordes lambertistes auraient pris d'assaut les réunions, confisquant la parole, truquant les votes ...) et en faisant donc la part des choses de leur côté (la volonté d'exclusion des "trotskystes" était parfaitement avérée), on ne peut pas ne pas être frappé par le sentiment atterré d'avoir affaire à une atteinte à la pensée libre et à l'indépendance syndicale qui fut celui des "vieux" de la tendance. La plupart des "anciens" se retrouvent, dans une déclaration commune de septembre 1969, pour comparer l'offensive de l'OCI à celle des staliniens contre la fédération à la fin des années 1920 : Yvonne Issartel aussi signe cette déclaration, bien qu'elle ait adhéré plus tard au PT, mais elle n'avait certainement pas changé d'avis sur ce point. A Marseille en 1930 les jeunes staliniens avaient insulté la vieille fédération. Valière croît se retrouver dans la même situation à la réunion du collège de l'EE du 23 décembre 1968, où les jeunes auditeurs dans la salle, militants de l'OCI et des CAO, harcèlent et interrompent la tribune : une troïka de chefs, avec Broué, Duthel et Neny, conduit la manœuvre.

Des deux EE qui naissent en 1969, l'une, l'EE tout court appelée EE-SR (pour syndicaliste révolutionnaire) par l'OCI, va assez vite se peupler de toute l'extrême gauche de l'époque, mao-staliniens compris, et recruter des non syndiqués et des adhérents du SGEN-CFDT, ce qui n'était pas précisément le souhait de Valière en 69. L'autre, l'EE-FUO (Front Unique Ouvrier) ne sera que l'appendice syndical de l'OCI qui hésitera d'ailleurs toujours entre le recours à une tendance syndicale et l'adaptation quand cela est possible à l'appareil syndical tel qu'il se présente en essayant de lui faire "jouer son rôle" -ce que Pierre Broué semble avoir fait au SNEsup, d'ailleurs.

L'affirmation d'un grand historien.

Sa fréquentation des gens d'Arguments, en particulier d'Edgard Morin, ouvre à Pierre Broué les portes de la publication, aux Éditions de Minuit. Il travaillait sur la révolution et la guerre d'Espagne depuis 1948 et avait nourri l'idée d'écrire cette histoire adolescent, chez Élie Reynier, quand le souvenir des réfugiés de 1939 était encore frais. Il y aura donc La révolution et la guerre d'Espagne, dont il a écrit la première partie, celle qui va jusqu'à l'écrasement de la révolution dans l'Espagne républicaine. Émile Témime, par la suite historien de la ville de Marseille et des migrations, a écrit la seconde partie, où il n'y a plus de révolution, mais seulement la guerre, laquelle est donc perdue devant la barbarie franquiste. Le pavé sort, aux Éditions de Minuit, en 1961. Avec lui commence une série de grands livres, auxquels il faut ajouter des rééditions et des préfaces, de l'ABC du communisme de Boukharine et Preobrajensky, chez Maspéro (dés avant 68, repris dans la "petite collection Maspéro"), aux Soviets en Russie d'Oscar Anweiler à la NRF en 1972, en passant par le dossier des Procès de Moscou chez Julliard en 1964 et celui de la Question chinoise dans l'Internationale communiste chez EDI en 1965, et un début d'édition de tous les textes de ses congrès (deux volumes parus en 1969 et 1970, chez EDI).

La Révolution et la guerre d'Espagne est un grand livre, car il réussit cette synthèse que l'on a chez Trotsky dans son Histoire de la révolution russe : raconter l'histoire comme ce qu'elle est effectivement, une succession d'évènements, de gestes, d'actes, et en cela même composer le mouvement des classes sociales et des forces politiques en lutte. Poignant, ce livre conte comment une révolution, en elle-même victorieuse sur le putsch de Franco, sera battue de l'intérieur, d'abord par les hésitations et incertitudes de ses dirigeants, puis délibérément par les staliniens organisés de manière verticale et policière et qui, pour la première fois, se développent en Espagne comme un cancer sur le corps de la révolution. Ils voulaient, au nom du "Front populaire", faire une Espagne républicaine et non pas révolutionnaire : ils ont donc assuré la défaite de la république et la victoire terrible de Franco, transformant, à l'inverse de la formule de Lénine, la guerre civile en guerre impérialiste et ouvrant la porte de la seconde guerre mondiale.

Ce livre a joué un rôle actif, il est sans doute des livres de Pierre Broué celui qui fut le plus opératoire par lui-même, car il devint le bréviaire, la source de jouvence et de réflexion, de la génération des militants antifranquistes et antistaliniens des années 1960 et 1970. Passé clandestinement en Espagne, il fut le socle des contacts et des discussions, passionnants bien que n'ayant jamais débouché sur des initiatives organisationnelles communes (et passionnants peut-être pour cela même ?), de l'OCI avec le POUM et les anarchistes en exil. Anarchistes, socialistes de tradition caballeriste, mais aussi jeunes syndicalistes et jeunes militants du PC l'ont lu. Paradoxalement -mais ce paradoxe là est celui de l'Espagne post-franquiste- le livre sera une arme moins active quand il sera publié en espagnol après Franco et discuté sur place, la 'transition" reposant sur l'enterrement prétendu du passé. Cela veut dire que ce livre va revenir et que sa réédition est l'une des plus nécessaires, car aujourd'hui, surtout depuis le printemps 2004, l'onde de choc du passé secoue à nouveau l'Espagne.

En 1963, c'est, dans la même collection, Le parti bolchevique, le plus lu des livres de Pierre Broué, bien que beaucoup moins novateur, mais il était celui qui se prêtait le plus, tant à l'OCI qu'à la Ligue d'ailleurs, à une utilisation du type "école de formation". Faisant la synthèse des données historiques d'alors sur la Russie bolchevique puis stalinienne, expliquant pour la première fois de manière systématique les étapes de la lutte des fractions dans le parti communiste d'URSS entre 1923 et 1929 (staliniens, trotskystes, zinoviévistes, boukhariniens), ce livre était dédié à "mon maître", Élie Reynier, et "mon ami", Balàzs Nagy. Il ne traitait pas, comme l'explique par une erreur symptomatique Jean Birnbaum dans la nécrologie de Pierre Broué parue dans Le Monde, "comment le parti de Lénine avait fini par massacrer la génération d'Octobre dans sa totalité", mais comment la bureaucratie stalinienne a massacré le parti de Lénine et la génération d'Octobre, ce qui n'est évidemment pas la même chose. Une ambiguïté inhérente au traitement du sujet facilite cependant une telle mésinterprétation : le livre dans son plan semble traiter d'un seul et même parti, qui se transforme au fur et à mesure, alors que Pierre Broué présente le parti issu des purges comme un autre parti que le parti bolchevik révolutionnaire, un parti contre-révolutionnaire au pouvoir. Cette ambiguïté ne doit pas être reprochée à l'auteur : elle est au cœur du problème, de cette continuité-discontinuité entre Octobre et le stalinisme, par laquelle passe tout le malheur du siècle. Si le stalinisme ne s'était présenté que comme Versailles massacrant la Commune, tout aurait été bien plus simple.

En 1967 paraît chez Minuit encore Le mouvement communiste en France, choix d'articles de Léon Trotsky sur la France, avec un important appareil critique et des présentations de Pierre Broué. Avec ce livre il commence à se faire l'éditeur de Trotsky. Les piques décochées au passage dans les notes à Pierre Franck et au courant Molinier ne plairont guère à ses destinataires, mais, réserve faite de la légende selon laquelle Molinier, qui va bientôt réapparaître à la Ligue, serait devenu directeur de cirque en Amérique latine, elles ne sont pas volées -et elles posent le problème des "méthodes" et du respect mutuel dans le mouvement révolutionnaire ...

En 1969 paraît encore chez Minuit la traduction en français du premier tome de La révolution bolchevique de l'historien anglais Edward Hallet Carr, grande figure démocratique, ancien du Foreign Office, pris de passion et de sympathie pour son sujet mais dont la carrière d'historien fut tuée en plein vol parce qu'il avait été trompé par un faux document.

Il faut compter cet ouvrage dans la série des fondamentaux, des indispensables avec les pavés de Pierre Broué chez Minuit. Cela d'une part parce qu'on y trouve une partie de sa propre inspiration, une écriture proche de la sienne ainsi d'ailleurs qu'un récit irremplaçable des premières années du pouvoir bolchevique dans leur détail et un récit des débats internes à la social-démocratie révolutionnaire de Russie avant 1917 bien plus détaillé que le survol du Parti bolchevique.

Il faut d'autre part le prendre en compte parce que ce premier tome est traduit en français par Andrée Broué, troisième épouse et mère des quatre autres enfants de Pierre -Françoise, Catherine, Martine et Jean-Pierre-, avec laquelle il vient vivre à Grenoble. Deux autres tomes paraîtront en 1974, couvrant la politique économique et étrangère des "soviets" jusqu'en 1921.

1972 : c'est l'œuvre majeure, celle que les laudateurs de Pierre Broué d'ailleurs connaissent le plus mal, c'est La révolution en Allemagne (1917-1923), le livre qui, de tous ceux de Pierre Broué, fut pour lui le combat le plus dur.

Ce livre fut un combat comme travail, un travail énorme, commencé en réalité vers 1957, et qui exigea de son auteur d'apprendre à lire l'allemand au passage (il l'a appris pour l'écrire, puis l'a oublié !), de rechercher des archives, de se faire fermer les portes de celles qui étaient, en ce temps là, à "l'Est", et surtout qui fut son arme pour affronter l'Université et devenir "Professeur", puisque ce fut sa Thèse. L'obtenir releva de l'affrontement politique : il fallut à Pierre Broué s'imposer en tant que travailleur de force à un jury de monstres sacrés de l'Université majoritairement dubitatifs sur le plan politique (en dehors de Pierre Naville, et encore ...) et à une présidente de jury foncièrement hostile : l'ex-harpie stalinienne Annie Kriegel, qui conduisait l'assaut contre les meetings pro-yougoslaves des syndicalistes et des trotskystes en 1949, devenue, fidèle à elle-même, une harpie de droite.

La thèse fut décrochée -le contraire eût été un grand scandale universitaire, politique et intellectuel- et permettait ainsi à son auteur de devenir à son tour un "ponte" officiellement reconnu, un monstre sacré, donc, ce dont il était tout à fait conscient et satisfait, cependant, notons-le, que son fils Michel, de son côté, devenait un mathématicien important exactement dans les mêmes années.

Ce livre fut surtout un combat politique, d'abord à l'encontre de la principale objection faite, lors de la soutenance de thèse, enrobée dans les éloges, par l'historien Jacques Droz, ainsi résumée par Pierre Broué dans le petit compte-rendu dactylographié qu'il fit de ce moment majeur de sa vie d'historien et de militant :

"JACQUES DROZ : Se dit passionné par ce travail. (...) Pour sa part, M. Droz pense qu'à aucun moment il n'a existé en Allemagne de situation révolutionnaire réelle, et que l'idée de révolutionner l'Allemagne est un rêve. La social-démocratie avait des raisons de tirer le maximum de bénéfices politiques et sociaux, et ce faisant, trahissait-elle ?" (Le passage souligné l'est par moi, VP).

Voici comment Pierre Broué raconte lui avoir répondu, dans les formes requises en jouant le taureau dans cette arène courtoisement sanguinaire où l'on prétend créer et détruire carrières et réputations :

"à Droz, j'ai donné acte de ses critiques générales et reconnu que j'aurais dû m'étendre plus sur les rapports de force, étant bien entendu que c'était les communistes que j'étudiais dans cette période. (...) Enfin je lui ai dit que si révolutionner l'Allemagne était un rêve, alors lutter contre la barbarie en était un aussi ce que je me refusais à croire." (Passage souligné par moi, VP).

En montrant par les faits, les récits, les photographies également à la fin du livre, les biographies, la réalité d'un affrontement révolutionnaire, non pas chez les paysans ukrainiens ou andalous, les métallos pétrogadois ou barcelonais, mais dans le cœur industriel de l'Europe, face à la bureaucratie d'État la plus raffinée, dans le pays des plus épaisses traditions culturelles, Pierre Broué avait fait très mal : la révolution ne pouvait pas, vraiment pas, être tenue pour exotique, et les problèmes concrets rencontrés par les militants communistes allemands entre 1918 et 1923, s'ils avaient la dimension sanglante des enjeux d'une révolution, se présentaient aussi comme de même nature que les problèmes concrets rencontrés ici et maintenant par les militants d'Europe occidentale.

En particulier, la question du front unique ouvrier, formule fétiche de la toute récente crise de l'École Émancipée. Dans La révolution en Allemagne, Pierre Broué montre sa genèse : formulation de la nécessité de "mots d'ordre de transition" par les dirigeants du bastion ouvrier de Chemnitz en 1919 ; proposition par les chefs syndicaux réformistes d'un "gouvernement ouvrier" en 1920 pour défendre la République contre les militaires putschistes ; Lettre ouverte des syndicalistes et des proches de Paul Lévi dans le VKPD (parti communiste allemand unifié) proposant l'unité d'action pour les revendications les plus urgentes et le désarmement des bandes pré nazies ; puis discussion et adoption de la politique de Front unique par l'Internationale communiste fin 1921-1922.

Comme historien, Pierre Broué prend partie, sans avoir à le dire d'ailleurs, mais cela ressort de l'exposé même des faits et des prises de position : non seulement il se place, évidemment, dans le camp de la révolution et du communisme allemands, mais à l'intérieur de ce camp, il est avec les plus "droitiers", c'est-à-dire avec ceux qui élaborent la politique du front unique ouvrier contre les positions des "gauchistes" et qui, pense-t-il, rendent par là possible la voie de la victoire.

Au passage, ce positionnement exaspère les courants qui se réfèrent au communisme de gauche de cette époque, représenté par le KAPD et les unions syndicales telles que l’AAUD, Pierre Broué leur accorde à vrai dire très peu d'importance, y compris quand il parle du "gauchisme" : le "gauchisme", volonté insurrectionnaliste assortie du refus d'aller dans les syndicats et de se présenter aux élections, est majoritaire parmi la première grande levée de communistes allemands et contribue à les envoyer au casse-pipe ; il se présente ensuite sous la forme de responsables, de permanents, aux conceptions autoritaires, qui veulent forcer le cours des choses : le gauchisme avec lequel Pierre Broué croise le fer n'est pas -ce n'est même pas, pourrait-on dire et à leur grand dam- celui du KAPD, de Goerter et Pannekoek, c'est celui des émissaires de Moscou, de Bela Kun et ses "Kuneries" et de Rakosi, relayé dans le VKPD par le courant de Ruth Fisher et Arkadi Maslow. C'est un gauchisme dont les traits sont beaucoup plus autoritaires que libertaires, et qui ne semble pas si "juvénile" que l'autre, celui qu'avait visé Lénine dans la Maladie infantile. Attention toutefois : chez Pierre Broué, il y a deux perceptions, complémentaires, de ce gauchisme. D'un côté, un gauchisme déjà bureaucratique dans ses méthodes, qui va s'allier à Zinoviev en Russie. De l'autre, un "gauchisme ouvrier" de masse, sur lequel s'appuie le premier, qui traverse toute l'histoire du communisme allemand de 1918 à 1923.

Pierre Broué pense que le gauchisme peut fort bien s'accorder avec le bureaucratisme et que les méthodes directivistes, verticalistes, sont son trait distinctif. En mars 1921 ces "émissaires" engagent le parti allemand dans une catastrophe, une sorte d'équivalent des journées de juillet 1917 en Russie, mais qui aurait été mal géré par le parti : apparaissent même alors, dans l'Allemagne industrielle, dans la Ruhr, des guérilleros attaquant banques et commissariats ! Paul Lévi condamne publiquement l' "action de mars" : il faut l'exclure. Lénine et Trotsky, en difficulté par rapport à leurs propres "bureaucrates gauchistes" ou "gauchistes bureaucratisés", fonctionnaires de la révolution, petits chefs ordonnant à la piétaille de monter au front, doivent leur accorder l'exclusion et la dénonciation du "traître" Lévi, que Pierre Broué aime bien, homme à femmes, intellectuel raffiné, fils spirituel de Rosa Luxembourg (détail bien désagréable lui aussi aux spontanéistes qui revendiquent ce titre !).

Il y a donc un débat sur Paul Lévi (traité en fin de livre, dans le chapitre Paul Lévi était-il communiste ?) dont Pierre Broué a restauré la stature, mais ce débat n'est que l'antichambre, encore, du débat principal, celui sur 1923. Pour l'histoire officielle 1923, l'Octobre allemand, n'existe pas, ne doit pas exister ... mieux vaut ne même pas parler de sa non-existence ! Pour le stalinisme pas question d'un Octobre allemand puisqu'il s'agissait -à partir de ... 1924 ! - de construire un soi-disant socialisme "dans un seul pays". Et même pour les courants communistes de gauche (à gauche du trotskysme : Bordiga, KAPD, Pannekoek ...) l'histoire s'arrête au plus tard en 1921 et on ne doit pas aller jusqu'en 1923. Alors ?

Alors, selon le récit de Pierre Broué, en 1923 la politique du front unique ouvrier rend la victoire de la révolution possible en Allemagne, et l'insurrection est minutieusement préparée. Des gouvernements de front unique se forment dans des Länder, en Saxe et en Thuringe (Karl Korsch, par la suite théoricien ultra-gauche, est alors ministre en Thuringe !). Mais la gauche social-démocrate hésite et les émissaires de Moscou conviennent avec les chefs du VKPD de décommander l'insurrection ; le contre-ordre arrive trop tard à Hambourg où c'est le carnage et la défaite. Les reculs finaux, catastrophiques, s'expliquent eux-mêmes par la longue attente qui les a précédés, par les hésitations impulsées des sommets, depuis Moscou, à un parti immature malgré ses grands progrès, car il a été décapité à sa naissance avec le meurtre de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, mais aussi parce que l'exclusion de Lévi et le poids des "gauchistes bureaucratiques", qui seront bientôt les "zinoviévistes", marchepieds des staliniens, depuis 1921, ont tronqué son développement.

Récit évènementiel précis et analyses faites par les acteurs, complétés dans les années 1990 par la publication des merveilleux reportages de Victor Serge, et, dans les Cahiers Léon Trotsky, de discours de Trotsky, Zinoviev et Radek dans cette période, ainsi que de ce qu'en pensait Paul Lévi lui-même (totalement sceptique : Pierre Broué là n'est donc plus "avec lui"), le tout réalisé par Pierre Broué, voilà qui porte, il faut bien le comprendre, sur le tournant majeur du XX° siècle : la révolution allemande, et donc la révolution européenne, n'aura pas lieu ; il y aura Staline, et Hitler ; et la seconde guerre mondiale, suivie du partage du monde et de la guerre froide, bref les conditions de combat minoritaire et l'éloignement des perspectives, jusqu'à la chute du Mur de Berlin.

Pierre Broué est lui-même, de manière assez frappante, peu revenu sur son oeuvre majeure qui l'a vidé et satisfait. Il parlait souvent avec réticence de la révolution allemande, de Rosa Luxembourg, lui qui était si bavard et même si "concierge" sur tous les sujets. Cela en partie pour une mauvaise raison -celle de vouloir être d'abord et avant tout l' "historien de Trotsky", en partie pour une bonne -il sentait que le nœud du drame commun était là et donc que les fils de toutes les tragédies individuelles s'y rattachaient. En tant qu'évènement, et plus encore en tant que non-évènement dont l'absence est décisive, l'Octobre allemand, qui pour les historiens académiques n'est même pas discuté, car il ne doit pas avoir eu l'ombre d'un début d'existence, est au cœur de la démarche d'un historien marxiste du XX° siècle et de la compréhension des militants sur le passé qui a forgé leur présent.

La grande collection des "pavés" de Minuit se termine en 1975 avec un nouveau recueil de textes de Trotsky choisis, présentés et commentés par Pierre Broué, La révolution espagnole (1930-1940) -l'Espagne qui avait ouvert le grand bal vient donc le clore. Ce dernier livre apporte de notables précisions à La révolution et la guerre d'Espagne, notamment par les documents publiés en annexes, sur la piste de certains desquels Pierre Broué avait été mis par le vieux militant de la gauche communiste Gaston Davoust, documents qui tendent à relativiser, contextualiser, expliquer, le conflit entre Trotsky et le POUM, objet de ce grand débat commencé dans les années soixante à la suite du premier livre, et que Wilebaldo Solano, responsable des Jeunesses du POUM à Barcelone en 1936 et grand interlocuteur de Pierre Broué en la matière, poursuit encore au fond -et, à mon avis, de manière assez efficace en faveur du POUM- dans son livre sur Le POUM : révolution dans la guerre d'Espagne.

Notons que tant dans sa manière de sembler vouloir réconcilier deux grands révolutionnaires, Trotsky et Nin, par dessus leur commun assassinat par la même police stalinienne, que dans sa sympathie transparente pour Paul Lévi dans la révolution allemande, Pierre Broué se classe, par rapport aux activistes orthodoxes que l'OCI et l'AJS commencent à fabriquer en série, comme par rapport à leurs cousins les adeptes de la guérilla dans la Sierra ou, à défaut, dans les salons et au Quartier latin de la Ligue de cette époque, comme un fieffé "droitier" -et eux comme des "zinoviévistes" ? Mais tout cela, en 1975 et pour longtemps, est réservé aux initiés, et Pierre Broué n'a pas l'intention d'en élargir le cercle.

Dans La révolution espagnole, et pour les initiés là aussi, dans la mesure où l'on doit admettre que prendre la peine de tout lire dans un livre est affaire d'initié, Pierre Broué règle son compte avec l'accusation de négliger les "forces profondes" en histoire. L'histoire marxiste est événementielle car elle porte sur des enjeux de classe dont la résolution dépend de l'attitude et des choix faits par des hommes responsables. Il apporte cette note à un passage de Trotsky. Elle doit être citée car Pierre Broué a peu écrit, explicitement, sur sa conception du travail de l'historien. Or, c'est bien là son sujet, dont on remarquera donc qu'elle envisage entièrement ce travail comme devant être celui d'un militant révolutionnaire :

"On peut noter d'ailleurs la vogue actuelle, dans les milieux intellectuels, de cette méthode d'interprétation de l'histoire présentée comme "marxiste" et qui cherche exclusivement dans l'infrastructure -les rapports de production, les rapports entre les classes, etc.- les explications a posteriori de l'histoire des luttes de classes et des révolutions. L'historien qui recherche les explications au niveau de la politique menée par les hommes, partis et organisations, est accusé de faire de l'histoire "évènementielle" et de négliger les "véritables" explications, celles qui seraient à chercher, selon ces critiques, au seul niveau des "structures profondes". Si une telle interprétation était correcte, cela signifierait seulement que la défaite de la révolution socialiste dans tous les pays où elle a été vaincue depuis octobre 1917 était inscrite dans la "réalité" des rapports sociaux. L'honnêteté, pour les défenseurs d'une telle interprétation du marxisme, serait de se présenter non comme marxistes ou marxisants, mais comme de résolus conservateurs qu'ils sont, cherchant à démontrer que la révolution n'a jamais été vaincue que parce qu'elle n'était pas possible, et que tout le reste -en particulier, l'organisation révolutionnaire- n'est que gesticulation et bavardage."

Cette note commentait le passage suivant de l'article de Léon Trotsky Classes, partis et directions, qui prend pour ainsi dire la défense de la capacité révolutionnaire des masses contre les directions :

"La falsification historique consiste à attribuer la responsabilité de la défaite espagnole aux masses ouvrières, et non aux partis qui ont paralysé, ou purement et simplement écrasé, le mouvement révolutionnaire des masses. Les avocats du POUM contestent tout simplement le fait que les dirigeants portent quelque responsabilité que ce soit, afin d'éviter d'avoir à assumer leur propre responsabilité. Cette philosophie de l'impuissance, qui cherche à faire accepter les défaites comme de nécessaires anneaux dans la chaîne des développements cosmiques, est parfaitement incapable de poser, et se refuse à poser, la question du rôle de facteurs aussi concrets que les programmes, les partis, les personnalités qui furent les organisateurs de la défaite. Cette philosophie du fatalisme et de la prostration est diamétralement opposée au marxisme, théorie de l'action révolutionnaire."

Apogée et tournant.

Les années 1968-1975 sont des années de grande activité, en fait d'hyperactivité, et de créativité pour Pierre Broué. Il achève et soutient sa thèse et finit de publier la série des grands pavés des Éditions de Minuit, il a une famille, et surtout, il construit l'OCI à Grenoble et dans sa région.

Notons que Michel Broué, de son côté, entre à l'OCI vers 1970, après avoir été "formé" en GER (Groupe d'Études Révolutionnaires) par Lionel Jospin, qui avait été rattaché à la cellule de Pierre Broué quelques années auparavant et qui était alors un militant à statut spécial (n'intervenant pas publiquement) de la cellule de Stéphane Just. Michel Broué animera notamment le Comité International contre la Répression, à la fin des années 1970, avec Jean-Jacques Marie et Simone Signoret.

Jean-Pierre Juy, l'un des étudiants de Pierre Broué qu'il regroupe alors, avec René Revol, Martine Verlhac et beaucoup d'autres, a donné ce témoignage :

Un professeur étonnant. Il n’arrivait pas pour nous lire ce qu’il avait écrit auparavant. Il prenait place devant nous pour un moment de création intellectuelle. Pour moi, les cours de Broué c’était la pensée vivante en action. Tout entier dans ce qu’il expliquait, la personne était engagée dans ce qu’il énonçait d’une voix soutenue et grave. Cette voix grave, colorée par moments de l’accent de l’Ardèche natale, résonnait comme nulle autre. L’instant d’une demi pause, il interrogeait du regard son auditoire et poursuivait. Pour moi, les meilleurs cours étaient ceux sur la Révolution russe. Là, sa puissance évocatrice était proprement captivante : il racontait la prise du Palais d’Hiver comme s’il y avait assisté. Nous avions devant les yeux non seulement Broué mais les images d’Eisenstein et le souffle de Maïakovski ! C’était comme si la révolution agitait l’amphi qui devenait, par là-même, théâtre de l’histoire !

Les mots de Jean-Pierre Juy retracent bien l'enthousiasme que les cours de Broué -car c'était des cours, sans guillemets, des cours magistraux au plus haut sens du terme- suscitaient. Sa voix y était pour beaucoup, une voix spontanément ou délibérément (sans doute les deux) travaillée depuis des décennies, y compris dans les cours de lycée, mais au lycée la disposition des élèves et les contraintes des programmes donnent une liberté moindre que celle dont jouit dorénavant Pierre Broué. Jean-Pierre Juy poursuit :

Les étudiants venaient aussi bien pour l’écouter que pour apprendre. Assis derrière le large meuble qui occupait toute l’estrade, il disposait devant lui quelques feuillets repliés et une montre au bracelet métallique doré. C’étaient-là ses instruments de navigation. Sur ce format de demi feuille il avait tracé d’une écriture serrée, sa ligne argumentaire, c’était sa feuille de route pour dérouler sa pensée Il y donnait un coup d’œil de temps en temps, sans doute pour tenir le cap du discours, mais c’était son cerveau qui créait le verbe dans l’instant. Comme certains grands chefs qui dirigent l’orchestre sans lire la partition. Il tenait deux heures, l’amphi plein, suspendu à ses lèvres, sans micro, et à la pause, des groupes d’étudiants venaient s’agglutiner autour de lui. (...)

Comme tous les jeunes, nous étions insatiables, nous voulions en savoir davantage. Il constitua alors avec les étudiants les plus avancés politiquement, le Cercle d’Études Marxistes de Grenoble. Nous décidions ensemble des questions à débattre, des exposés étaient préparés. Les réunions se tenaient dans une arrière-salle de café, tous les gens intéressés par le sujet du jour étaient invités. Y venaient : des étudiants en majorité, mais aussi des jeunes travailleurs. C’était le mercredi soir, la salle fut très vite comble. La discussion y était totalement libre et fraternelle.

Puis, ce regroupement s'engage dans mai 68, la grève générale, où la question du pouvoir est posée. Naturellement, c'est l'OCI, l'Organisation Communiste Internationaliste, qui est ainsi construite, c'est à cela que sont recrutés les étudiants, intégrés dans des cellules, multipliant les réunions, les diffusions pour faire libérer tel militant bolivien ou polonais, ou tout simplement pour vendre Informations Ouvrières, tous les jours soit au Restau-U, soit devant les entreprises, soit au marché, avec prises de parole (pourquoi Jean-Pierre Juy ne nomme t'il pas la chose ?). Ce moment de construction, qui est le moment de mai 68, est sans doute un moment d'allégresse. Les faits et gestes du mai 68 grenoblois et de Pierre Broué dans ce contexte mériteraient sans doute un travail à part.

En tous cas, cette allégresse se sent dans cette brochure, au sujet pourtant tragique, Le Printemps des peuples commence à Prague, écrite par Pierre Broué d'une plume chantante et publiée par l'organisation, sous son vrai nom. Un camarade tchèque réfugié, Karel Kostal, s'intégrer alors à Grenoble avec son aide.

Comme formateur politique, Pierre Broué fait à la fois appel à l'intelligence de son auditoire et joue sur la séduction et la fascination. A la fin d'une réunion politique, il annonce aux jeunes camarades présents que maintenant, on va "jouer le meeting stalinien" : dans ce petit happening faussement impromptu, il joue le rôle de Jacques Duclos et les présents doivent chercher à le désarçonner en se donnant tel ou tel rôle. L'imitation est saisissante, de la gouaille et de la fourberie du vieux guépéoutiste ; Pierre Broué domine tous ses interlocuteurs théâtraux, sauf, en partie, Bob Lacondemine, instit et militant ancien, qui se donne le rôle du "chrétien progressiste" venu saisir la main tendue par le "stal". Tout cela plein d'humour et d'intelligence, montre aux jeunes militants à quel point le Prof est capable de faire le stalinien s'il en prend la décision ...

On ne saurait couvrir cette période de fleurs. La bande de jeunes insatiables aux discussions "libres et fraternelles" a sur les épaules la conscience d'être responsable de la reconstruction de la IV° Internationale, donc de l'avenir de l'humanité, et pour cela, immédiatement, de batailler contre la participation à l'université (pratiquée par ailleurs par Pierre Broué en tant que SNESup) en préservant l'outil syndical, l'UNEF, contre gauchistes et staliniens coalisés contre les "AJS-SS", "AJS-Barres de fer", et qui utilisent au maximum la réputation résultant de la consigne fumeuse donnée par Stéphane Just le soir de la nuit des barricades à Paris en mai : s'en aller en cortège puisqu'un meeting était prévu et qu'il ne fallait pas le décommander et ainsi "liquider" la construction du parti, en laissant les milliers de jeunes dans le combat avec la police et l'État.

Or il se trouve qu'à Grenoble cette bagarre est la plus âpre. Une mouvance se prétendant anar se spécialise dans la "lutte anti-AJS". Le monde universitaire grenoblois hérite en effet d'un groupe spécialisé dans la lutte anti-trotskyste, agglutiné, à partir de la résidence universitaire Berlioz, sur le campus, autour d'un type plus ou moins issu du groupe mao-spontanéiste "Révolution" et manipulé par la police, dit "Max". Du spectaculaire -une jeune fille expose ses fesses où elle s'est fait tatouer "AJS-SS"- au violent, c'est l'escalade : contre la "bande à Max", l'OCI et l'AJS, Pierre Broué, Stéphane Just, Pierre Lambert et le service d'ordre montant avec Lionel Malapa, en solidarité totale, font front et rendent coups pour coups et même un peu plus. L'OCI, l'AJS et l'UNEF Unité syndicale affirment leur droit à l'existence. Il le fallait, mais ce fut au prix de la culture d'un esprit de corps au plus haut point sectaire et autoritaire.

Gestes, habits, mœurs, deviennent grégaires. Et comme on est de l'OCI, du parti bolchevique en somme, dans la "continuité historique", qu'on est de la "dernière génération d'Octobre" qui s'entend comme celle qui va faire Octobre en France et en Europe, celle qui va prendre le pouvoir, alors on n'est pas des gauchistes nés de la dernière pluie, des soixante-huitards estudiantins comme les "pablistes" de la LCR : on cultive le look propre sur soi, voire distingué, on est érudit, mais viril, on est pas des féministes emmerdeuses ... (soyons précis : l'aspect machiste de la culture militante estudiantine de cette époque, accentué à l'AJS-OCI jusqu'à l'homophobie parfois, a sans doute été moins manifeste à Grenoble avant 1975, de par la présence marquante de quelques militantes ayant des responsabilités, d'après un camarade qui a connu cette période, le "style" militant étant globalement le même pour le reste). L'on ne fera donc pas croire que cette "culture" n'existait pas au temps de la fédération de l'Isère de l'OCI et de son secteur étudiant dirigés par Pierre Broué, que c'était alors seulement de splendides intellectuels, de valeureux étudiants et de remarquables historiens auxquels subitement devaient succéder, après Pierre Broué, la bande grégaire, activiste, peu assidue aux cours, à la fois un peu lumpen et un peu bureaucrate sur les bords, telle qu'elle se présentait, avec encore 80 militants sur le campus, quand j'en ai été moi-même : à d'autres !

Au plan international en ces années, l'OCI rompt avec la SLL britannique de Healy et se trouve en même temps de nouveaux alliés au demeurant infiniment plus respectables, les boliviens du POR de Guillermo Lora (Parti Ouvrier Révolutionnaire) qui sont l'âme du mouvement ouvrier, du syndicalisme des mineurs dans leur pays. La défaite partielle de la révolution bolivienne lors du putsch de 1971 deviendra définitive avec l'écrasement de la classe ouvrière et du peuple du Chili deux ans plus tard. Balacz Nagy-Varga est hostile à la formation, à partir de l'OCI et du POR, du nouveau Comité d'Organisation pour la Reconstruction de la IV° Internationale (le CORQI). En fait, dans la situation nouvelle née de l'année 1968 dans le monde, c'est une discussion ouverte, de fond, sur les formes d'organisation des trotskystes, prenant en compte l'évolution de tous les courants d'origine trotskyste, qui aurait été nécessaire. Les perspectives nouvelles sont positives, voire enthousiasmantes ; encore faut-il les saisir, et que ce ne soit pas le mort qui saisisse le vif.

Cette discussion n'a pas lieu. Nagy ne l'a d'ailleurs pas recherchée, mais, soupçonné par Lambert et Just de "travail fractionnel" derrière leur dos, voire de contacts maintenus avec Healy, il sera exclu, et ses partisans avec lui, de manière très violente (des violences physiques ont lieu, des passages à tabac authentiques et graves) au nom de la découverte proclamée par Stéphane Just que Nagy-Varga était un "agent double du KGB et de la CIA". La preuve accablante de la chose est censée se trouver dans une brochure de Just, L'itinéraire d'un provocateur. Quiconque de censé qui lit la brochure y recherchera désespérément la preuve, au sens rationnel du mot, de l'accusation proférée. Mais les militants sont sommés d'acquiescer : "oui, Nagy est un provocateur" -ceux qui ne le reconnaissent pas explicitement pourraient donc bien en être aussi ...

Exiger l'acceptation explicite de l'absurde est un procédé caractéristique des bureaucraties fondées sur la croyance. Je crois parce que c'est absurde, disait Saint Augustin. Admettre que quelque chose est démontré quand ça ne l'est, explicitement, pas, c'est là un test d'orthodoxie du type de ce que les papes du XVII° siècle exigeaient : dire que les jansénistes avaient formulé telle ou telle thèse qui n'était, notoirement, pas dans les écrits incriminés, mais le dire quand même parce que les chefs le demandent et que l'important, c'est l'allégeance inconditionnelle au collectif absolu, le Parti, que ces chefs sont censés incarner par définition.

Pour les "militants de base", en 1973, Pierre Broué fait partie des chefs qui exigent et obtiennent une telle chose. En réalité il est mortifié. Il dit en privé et répétera toujours que c'était une saloperie folle. Ou il le laisse entendre au jeune militant de base qui ne sait que penser, prenant un air mystérieux et menaçant sans un mot de plus. Mais il ratifie, il conseille d'obéir même s'il ne fait pas prêter serment au mensonge dans sa propre cellule, il rompt avec les "varguistes". A la fin d'une AG sur l' "affaire" à Grenoble, un militant demande à Pierre Broué que faire si on croise dans la rue des "varguistes", et il répond que cela lui est arrivé récemment et qu'ils s'étaient dit bonjour, mais "maintenant que je sais ce que je sais, je leur cracherai à la gueule". D'après le camarade qui raconte cela, il semble bien que Lambert était dans la salle à surveiller ce qui se disait. En plus Nagy était la recrue de Pierre Broué, l'ami auquel fut dédié, avec Reynier, Le parti bolchevique, et le travail de construction de réseaux trotskystes dans les pays de l'Est, suivi par Pierre Broué, reçoit un coup terrible avec cette "affaire". Si le père Reynier avait été là, cette fois-ci, il lui aurait fait la leçon. Méritée.

Quand Stéphane Just, dans les années 1960, a développé son talent particulier de théoricien autodidacte et pamphlétaire, il aimait bien s'acharner, de manière assez lourde, sur Ernest Mandel, qui d'un côté écrivait sous son nom dans des revues de l'intelligentsia de gauche, et d'un autre côté utilisait comme militant se réclamant du trotskysme son pseudo de Germain, ne disant pas forcément la même chose selon Just, en tous cas pas de la même manière, dans l'un et l'autre cas : et alors Just glosait sur "Janus-Germain-Mandel".

Cette figure de Janus vient à l'esprit quand on suit le parcours de Pierre Broué à cette époque, et elle était à l'esprit des militants, historiens et de beaucoup d'étudiants qui le connaissaient ou appréciaient ses oeuvres, et voyaient en même temps l'organisation dont il était, il faut le rappeler, non une figure marginale, mais la figure de proue alors la plus connue, plus que Lambert, même s'il n'en était pas "le" dirigeant. Janus-Broué-Scali ?

Ces contradictions l'ont rongé, à travers la fatigue d'un mode de vie activiste. Selon ses dires, il est allé voir un médecin qui ne le connaissait pas et lui a demandé un examen complet sans lui dire qui il était, et le médecin a tranché : "Monsieur, je ne sais pas quel est votre mode de vie au juste mais je peux vous dire qu'à ce rythme vous allez y passer, et vite". Pierre Broué renonce à toutes ses responsabilités dans l'organisation, quitte le Comité central -ayant déjà quitté le Bureau politique en 1973, année de l' "affaire Varga". Il arrête de fumer, c'est-à-dire que d'un type qui allumait chaque clope sans interruption avec la précédente, il devient un type qui expulse tout manieur de cigarette dans un rayon de deux cent mètres autour de lui. Nous sommes en 1975, le dernier pavé de Broué chez Minuit vient de paraître.

"Historien de Trotsky".

Pierre Broué, militant de base ? D'une part, la chose n'est évidemment pas vraie, il garde des rapports privilégiés avec la direction, avec Lambert, et assume des missions de confiance. "Contact Man" vis-à-vis du Secrétariat unifié et du SWP américain (le Socialist Workers Party), vers lesquels, après la rupture avec Healy et après l' "affaire Varga", l'OCI et le CORQI décident de se tourner -Pierre Broué a hébergé des militants de la Ligue lors de sa dissolution. Formateur des jeunes militants que l'OCI est en train de recruter ... à l'intérieur de la LCR (des "sous-marins", donc), autour de Christian Nemo (Leucate). Assurant avec Lambert le suivi de la poursuite du travail "Est" largement cassé après l' "affaire" : la valise diplomatique de Lionel Jospin sera parfois mise à contribution. Pierre Broué reçoit Leonide Pliouchtch en exil. C'est un "militant de base" qui est dans le secret des dieux !

La renonciation aux responsabilités de dirigeant politique officiel ne résout donc pas la contradiction de Pierre Broué, loin de là. Au moins depuis l' "affaire", il estime que le problème de son organisation est qu'elle s'est dotée d'un appareil de cadres intermédiaires bureaucratisés -mais il ne dit pas "bureaucratisés", il dit "zinoviévistes", c'est moins risqué, et cela donne plus à réfléchir. Il réfléchit sur la question des méthodes, car il n'a pas de désaccord avec la ligne politique générale développée dans Informations Ouvrières : réalisation de l'unité PS-PCF pour virer Giscard, organisation directe des jeunes et des travailleurs sur cet objectif et sur le développement des grèves, des luttes de classe. Mais cette ligne générale est déformée dans son application : on proclame des comités bidons, on passe sans esprit de suite d'une pétition à l'autre, on court d'un endroit à l'autre, on engueule les militants, on est incapable de discuter avec des militants d'autres organisations, le niveau historique et théorique de la formation est en baisse, et on compte comme "phalanges" de militant (cotisation) n'importe quelle pièce de dix francs d'un type qui a laissé son adresse sur un marché ...

Par ailleurs le thème des "méthodes de l'OCI" est au cœur des critiques, et parfois des oukases, lancés contre cette organisation par le reste de l'extrême gauche et notamment par la LCR. Vu du monde extérieur, Pierre Broué est désormais "l'historien" moins simplet et moins brutal que l'organisation malpolie qui est la sienne, et dont il tait les "méthodes" sans les employer lui-même. Ce grand conteur a appris la manipulation du silence éloquent, l'art de laisser entendre ... ce qu'on veut bien laisser entendre.

"On me dit souvent que je suis un type honnête dans une organisation de truands. Je leur réponds qu'ils ne sont sans doute pas aussi truands, et que je ne suis sans doute pas aussi honnête, qu'ils se l'imaginent ! " Là-dessus, gros rire : le rire cette fois-ci sert à ne pas expliciter, le rire n'est plus franc.

Les discussions sur l'avenir de l'organisation, donc sur les perspectives révolutionnaires, ne sont jamais allées au delà des cercles dirigeants et ont toujours pris la forme de conflits "fractionnels" se résolvant en exclusions et en anathèmes. Rétrospectivement, il n'est pas très difficile de comprendre que dans la seconde partie des années 1970 la question de la construction de l'OCI se présentait sous différents angles, plus ou moins complémentaires mais qui pouvaient devenir contradictoires les uns par rapport aux autres.

Il y avait la possibilité d'une construction directe, à une échelle (relative) de "masse" : c'était la ligne officielle pour "une OCI de 10 000 militants" -elle a atteint les 6000 peu après, plus grande force dite d'extrême gauche en France et de loin, et avec le turn over elle en a brassé au moins dix fois plus.

Il y avait l'identification à un secteur syndicaliste, essentiellement à FO, où les anciennes gauches de FO avaient été absorbées ou liquidées au profit de la mouvance incarnée par Pierre Lambert et Alexandre Hébert, caution gauche habituelle d'André Bergeron.

Et il y avait la bataille pour l' "unité des trotskystes" dessinant l'éventualité d'une unification avec la Ligue (voire, en théorie, avec LO), en un parti forcément composé de tendances et de fractions différentes, ceci supposant un débat global sur l'histoire de la IV° Internationale et son bilan réel, ce débat dont la nécessité avait en réalité fait irruption plus tôt, après l'échec de la révolution bolivienne, et auquel avait été substituée la violence de l' "affaire Varga".

De plus, il y avait aussi le non dit (aux militants), c'est-à-dire Jospin et les camarades "en fraction" dans le PS où il était facile de "monter", Mitterrand ayant d'ailleurs très bien compris ce manège qui ne le gênait pas du tout.

Depuis 1976 et avec le SWP depuis 1975, sous la pression de la révolution portugaise et de contacts pris entre l'OCI et le SWP américain, une discussion officielle avait commencé entre le Secrétariat Unifié et le CORQI, que celui-ci avait réclamée dés 1973. Ni l'un ni l'autre des groupes dirigeants ne souhaitait vraiment une unification qui supposait que toutes les cartes soient rebattues et tous les prés carrés remis en cause. Toutefois, il existait bel et bien une pression "objective" pour une telle discussion.

Pierre Broué a sans doute sincèrement espéré que cette discussion apporte un air nouveau. Rétrospectivement -car je suis assez sceptique sur le fait qu'il ait si nettement pensé cela sur le coup- il me disait qu'en 1962 l'OCI aurait dû prendre part à la réunification par laquelle Mandel et le SWP avaient formé le Secrétariat Unifié, tout en formulant des réserves politiques (c'est un peu ce qu'avait fait le courant latino-américain de Nahuel Moreno, qui est entré au SU en 1964). Dans la mesure ou tel ou tel dirigeant de l'OCI s'identifiait à une option possible de construction, la sienne était donc plutôt celle de "l'unité des trotskystes", et pour lui elle s'opposait surtout à celle de Stéphane Just et Charles Berg, laudateurs du "parti des 10 000" voire même, pour le second, du "troisième parti ouvrier" en plus du PS et du PCF.

Sa renommée d'historien permettait à Pierre Broué d'animer des débats avec les gens du SU, qui n'étaient pas homogènes. C'est à cette époque qu'il gagne influence et estime sur un jeune dirigeant de la LCR plutôt turbulent, Gérard Filoche, qui commet alors un livre remarquable sur la révolution au Portugal, Printemps portugais, qui sortira aux éditions Actéon en 1984. Ce fort beau livre doit beaucoup, sa lecture le fait sentir, aux grands récits de révolutions faits par Pierre Broué aux éditions de Minuit. On peut le joindre à la série : voilà l'un des plus grands éloges que l'on puisse faire à son auteur. Je m'empresse d'ajouter que celui-ci fut alors, de tous les membres du comité central de la LCR, à la fois celui qui ressentit le plus l'influence positive de Pierre Broué et qui n'était pas, lui, un "sous-marin".

Mais il y a toujours deux faces dans cette histoire. Deux commissions d'enquête marquent le Landerneau trotskyste en 1976-1977.

L'une a été demandée par les partisans de Nagy-Varga, bien qu'il ait refusé d'y participer (et ait fait la sienne réduite à son courant) ; au meeting pour la libération de Pliouchtch, où Pierre Broué est à la tribune, ils se sont encore fait tabasser par le SO de l'OCI à la sortie ... Passons sur les diverses péripéties des relations entre les courants qui ont participé, certains plus, d'autres moins, à cette commission (la Ligue, LO, le SWP américain, la tendance "spartaciste", la SWL britannique d'Alan Thornett, groupe de syndicalistes ouvriers exclus de chez Healy), il ressort évidemment de ses investigations que rien ne peut prouver les accusations formulées contre Varga. Pierre Broué et Jean-Jacques Marie, qui connaissaient Varga avant son entrée à l'OCI, refusent de répondre à la commission qui avait pourtant entendu Pierre Lambert, Claude Chisserey et Gérard Bloch. Ce refus est évidemment ordonné.

L'autre commission vise à défendre l'honneur de deux dirigeants historiques du trotskysme américain, Jo Hansen, ancien garde du corps de Trotsky, et George Novack, accusés par le courant de Gerry Healy et son groupe américain (David North) d'avoir été des agents de la CIA et du Guépéou (le KGB). Cet accès de paranoïa à l'encontre d'une autre organisation faisait suite, dans le cas du courant healyste, à la crise de son organisation américaine où des soupçons d'infiltration de la CIA (par ailleurs possibles) étaient apparus : la crise de terreur interne permettait d'interdire tout débat sur l'avenir, ici aussi. Un grand nombre de militants révolutionnaires de tous les pays ont signé le "verdict" prenant la défense de Hansen, Novack et du SWP contre les calomnies. Pour la France, outre Margueritte Bonnet et Daniel Guérin, Pierre Franck, Alain Krivine, Pierre Rousset et Gérard Vergeat en étaient les signataires pour la LCR, Arlette Laguiller et Michel Rodinson pour Lutte Ouvrière, et pour l'OCI : Pierre Lambert et Pierre Broué.

Mettre l'autorité morale de l'OCI dans une telle affaire requerrait donc deux signatures en tout et pour tout, mais il fallait les deux : Lambert et Broué. Mais la différence d'attitude envers les deux commissions d'enquête montre aussi que, pour paraphraser Orwell, car ce sont des phénomènes à la Orwell auxquels on assiste ici, "si tous les calomniés sont égaux, il y en a qui le sont plus que d'autres" ...

Le quarantième anniversaire de la proclamation de la IV° Internationale en 1978 et les journées d'étude qu'elle occasionna ; l'approche de l'ouverture de la partie fermée des Archives de Léon Trotsky déposées à la Houghton Library de Harvard, avec la fin du délai de quarante ans mis pour protéger les militants, amis et parents notamment en Union soviétique, jalonnent cette période en relation avec le débat entre Secrétariat Unifié et CORQI.

Pierre Broué fait alors vraiment la connaissance de la "vieille garde" du SWP américain, après avoir défendu contre les calomnies Jo Hansen, qui meurt fin 1978, avec George Breitman. George Breitman, c'est l'éditeur de Trotsky à Pathfinder Press, le connaisseur du mouvement ouvrier américain, l'homme qui avait gagné Malcolm X au trotskysme juste avant son assassinat par le FBI : il combattait politiquement depuis son fauteuil roulant où le clouait une maladie douloureuse. Avec de tels hommes, Pierre Broué retrouve des militants ses aînés envers lesquels se réveille l'admiration qu'il avait ressentie en son temps pour Reynier, très différemment pour Claude Bernard, qui est resté un vieux copain turbulent mais invisible aux "militants de base", animateur du secteur de l'OCI parmi les artistes et acteurs, et peut-être pour Pierre Lambert, mais plus maintenant.

L'histoire de Pierre Broué avec les hommes issus du SWP commence donc en même temps que le projet d'éditer en français les oeuvres complètes de Trotsky et de créer pour cela un cadre "oecuménique" par rapport aux diverses organisations, qui soit en même temps un cadre universitaire reconnu, et contrôlé par Pierre Broué qui en sera de toute façon l'ouvrier indispensable : ce sera l'Institut Léon Trotsky.

Fondé en 1977, l'Institut Léon Trotsky (ILT) est à l'origine présidé par Margueritte Bonnet et associe des universitaires comme Michel Dreyfus (jusqu'en 1985) ou Jean Risacher, et son collègue militant de l'OCI à l'IEP, Jean-Paul Joubert. Il a l'appui de l'OCI ainsi que de la LCR (ce que Jean-Jacques Marie "oublie" dans la non-notice nécrologique signée de son nom). Il s'assigne pour but l'édition des oeuvres de Léon Trotsky et la publication de cahiers. Pierre Broué a lié amitié avec Sieva Volkoff, le petit-fils de Trotsky. Le premier volume des Oeuvres sort en 1978 et le premier Cahier Léon Trotsky l'année suivante. Il s'agit de reprendre, en français et en introduisant, à partir de 1980, les compléments de la partie fermée jusque là des archives, le travail éditorial réalisé par George Breitman et soutenu par le SWP aux États-Unis. Cela signifie un double choix, tout à fait justifié, dans la manière de commencer la publication d'ensemble des oeuvres de Trotsky : le choix, d'abord, de faire connaître la correspondance, l'énorme quantité d'articles de taille petite et moyenne, d'une immense richesse, pleins de vie, de détails, d'enseignements, et qui étaient le type d'écrits les moins connus de Trotsky ; le choix, ensuite, en commençant par l'année 1933 qui est celle de la victoire de Hitler et par suite, pour Trotsky, de la décision de combattre pour une IV° Internationale, de centrer la publication des Oeuvres autour des questions relatives à la IV°Internationale. Ce que confirme d'ailleurs le premier numéro des Cahiers qui publie le procès-verbal de la conférence fondatrice de 1938, tenue discrètement chez Alfred et Marguerite Rosmer.

Cette orientation autour de la IV° Internationale, judicieuse en elle-même, n'était évidemment pas étrangère au contexte trotskyste immédiat de la fin des années 1970, celui d'une possible réunification du SU et du CORQI ou du moins d'un regroupement favorisant la discussion des questions occultées depuis des décennies -l'évolution du capitalisme, le stalinisme, les expériences politiques et les formes organisationnelles des trotskystes eux-mêmes ...

Pierre Broué commence donc, pour ainsi dire, la deuxième grande phase de son travail d'historien militant. Le temps dégagé depuis 1975 lui permet plus qu'avant de voyager énormément de colloques en séminaires, Andrée assurant l'intendance. Après la grande série des pavés de chez Minuit, l'édition de Trotsky et le travail proprement font de lui "historien de Trotsky" auquel son nom restera attaché. C'est à ce titre qu'il est invité à l'émission de télé Les dossiers de l'écran où, sans doute un peu coincé ou fatigué, peut-être aussi préoccupé de ne rentrer dans aucune polémique alors que débute son projet éditorial, à coté de Krivine, Ellenstein et Sanguinetti, il interviendra surtout pour dire que "Trotsky avait une tête de lion" et était donc plus grand que l'acteur qui jouait son rôle dans le film palichon diffusé ce soir là ! Le public innocent a vu en lui un brave type, passionné par son héros. Le Bureau politique de l'OCI pond quant à lui une note humiliante sur la capitulation politique de l'historien devant les caméras.

Cette mésaventure sans grande importance en elle-même annonce la fin des espoirs politiques de la seconde partie des années 1970 : il n'y aura ni réunification du mouvement trotskyste, ni débat international suffisamment approfondi, ni évolution dans le fonctionnement de l'OCI. Pire, le mouvement trotskyste va connaître, avec la transformation du SWP américain en groupe castriste et antitrotskyste, une des tragédies de son histoire. Malgré tout, l'ouverture de la partie fermée des archives de Trotsky alimentera le travail d'historien de Trotsky de Pierre Broué, qui ne se poursuivra donc pas dans les circonstances politiques en relation avec lesquelles il l'avait initié.

Au plan international, le tournant se produit en 1979. En guise de prologue, l'OCI exclut du CORQI le POR bolivien et le groupe argentin Politica Obrera, Stéphane Just se faisant le procureur de ces militants latino-américains placés dans les conditions les plus difficiles, accusés de participer, en Argentine et au Chili, à des structures syndicales contrôlées par l'État (et quand on n'a pas le choix, on fait quoi ?). Ainsi est évité un débat approfondi, une fois encore, sur les divergences -normales- qui s'esquissaient, autour notamment du thème de l'assemblée constituante comme mot d'ordre et autour de la manière, justement, de reconstruire la IV° Internationale et de discuter avec le SU.

Mais cette discussion là va tourner court dans la seconde partie de l'année. C'est la révolution au Nicaragua : le courant de Nahuel Moreno a organisé une Brigade Simon Bolivar qui intervient pour exproprier patrons et planteurs sur la côté Est, mais le nouveau gouvernement sandiniste, avec l'aide des services cubains, intervient pour arrêter ces militants dont certains sont maltraités.

Pour les militants de l'OCI, nous avions tendance à revoir l'histoire de la révolution espagnole se répéter, avec nos camarades trotskystes, bien que venant d'un courant exotique que nous ne connaissions pas, dans le rôle des révolutionnaires réprimés par les "républicains", comme dans le livre de Broué et Témime.

Inversement, un secteur du Secrétariat Unifié considère que le Nicaragua est un second Cuba et que l'opération de la Brigade Simon Bolivar est une diversion provocatrice que les sandinistes ont eu raison de réprimer. Et pas n'importe quel secteur : non pas les anciens guérilléristes du Quartier latin, mais les supposés trotskystes orthodoxes du SWP américain.

Le courant moréniste (la "Fraction bolchevique") et la tendance trotskyste-léniniste (TLT, animée en France par les sous-marins de l'OCI) décident alors, sous l'impulsion de Moreno, de scissionner du SU dont la direction ne se décide pas à condamner clairement l'attitude de soutien à la répression antitrotskyste au Nicaragua qui est celle du SWP. Et, en deux temps trois mouvements, CORQI, Fraction bolchevique et TLT proclament un "Comité paritaire pour la réorganisation-reconstruction de la IV° Internationale".

Pour Pierre Broué, c'est là lâcher la proie pour l'ombre. Effectivement une année et demi suffira pour que l'idylle officielle de Lambert et Moreno, les deux moustachus, tourne en rupture et que, comme dirait Claude Nougaro "chacun retourne dans son automobile" : fin 1981 Moreno accuse l'OCI d'opportunisme envers le gouvernement Mitterrand-Mauroy qui vient de se former en France suite à la victoire du 10 mai 81, et le bal est fermé.

Lambert et Just ont régulièrement informé et consulté Pierre Broué à chaque étape du processus. Stéphane Just lui a fièrement montré les nombreux amendements dont il a habillé les projets de thèses soumis par Moreno, Pierre Broué a maugréé. Nahuel Moreno -grand personnage- a tenu, dans sa tournée en France, à venir faire un tour à Grenoble et, devant un amphi comble, à rendre hommage au "grand historien" qui est assis dans la salle, mais pas à la tribune. Pierre Broué a téléphoné à Ernest Mandel : il disait lui avoir déclaré : "Au fond, ça t'arrange bien, le coup de Moreno, nous ne sommes plus tes interlocuteurs ? ", ce que Mandel n'avait pas démenti. Le fond de sa pensée est que cela arrange Lambert tout autant. Je pense qu'il avait un petit "faible", dans le regroupement du Comité paritaire, pour les groupes d'Amérique centrale qui avaient rejoint la TLT, dont la figure de proue était un militant que son histoire plaçait en position difficile : Fausto Amador, ancien dirigeant sandiniste, avait renié sous la torture le mouvement sandiniste, puis, à nouveau libre, était devenu trotskyste. Mais justement, ces groupes au Nicaragua, au Honduras, à Panama, sont exclus du Comité paritaire, comme un entrefilet dans la Correspondance internationale, organe du dit Comité, l'annonce sans explication : le Comité paritaire c'est Lambert et Moreno, la TLT n'étant que le secteur français qui, en définitive, rejoint l'OCI purement et simplement (d'où ce nom provisoire, assez parlant, qu'elle se donne alors : "OCI unifiée"). Pas question qu'existent de manière autonome d'autres composantes que celles qui ont signé le pacte central, jusqu'à sa dénonciation. Adolfo Gilly, historien de la révolution mexicaine et plutôt "pabliste", dit à Pierre Broué : "Tu diras à Lambert de ma part que s'il veut s'allier avec Moreno, il va falloir faire de la politique mais il va aussi falloir toujours garder la main sur le portefeuille". Il lui rapporte le bon conseil. Quand c'est la rupture, Lambert téléphone à Broué : "Et tu diras à ton copain Gilly que j'ai toujours gardé la main sur le portefeuille ! ". Nul n'en doutait.

Au plan de l'OCI elle-même, 1979 est l'année de l' "affaire Berg". Charles Berg était pour Pierre Broué le prototype du jeune dirigeant m'as-tu-vu, autoritaire et "zinoviéviste". Un antagonisme personnel s'était développé entre eux peu à peu. Lors du XXII° congrès de l'OCI, un problème survenu dans le décompte des "phalanges" met à jour l'écart entre la fiction et la réalité, entre le nombre théorique de militants et le nombre réel de camarades réunis effectivement dans les cellules de l'organisation. Cet écart résulte de l'activisme, de la course aux "phalanges" entendue comme substitut à une construction sérieuse de l'organisation. Très vite le congrès découvre un coupable, ce qui est bien pratique d'autant qu'il se dénonce lui-même comme un prévaricateur, comme ayant gardé par devers lui une partie des fonds collectés : Charles Berg. Stéphane Just instruit le procès avec d'autant plus de vélocité que, politiquement, il avait au Bureau politique avancé la ligne du "parti des 10 000" avec Charles Berg. Cette élimination politique et personnelle est une satisfaction pour Pierre Broué, mais il sait, ne serait-ce que par les récits de ses enfants passés un temps dans les rangs de l'organisation, que Berg n'a pas été seul à profiter du système, qu'il y a un "appareil", composé de permanents qui auront bientôt leur carte de tirage, avec des plafonds variables fixés par Lambert, sur la caisse de l'organisation, pour satisfaire leurs besoins, se payer l'hôtel, et qu'ils sont loin, bien loin, de la misère qui avait pu être celle des rares permanents au sortir de la guerre ... Il va donc tenter d'enfoncer le clou et faire une "sortie" dans le bulletin intérieur, qui est en réalité -je sais que certains de ses camarades ne seront pas d'accord là-dessus- la seule tentative sérieuse, quoi que limitée, qu'ait faite Pierre Broué pour modifier le régime interne de l'OCI-PCI.

Dans ce texte, Tirer nos forces de nos faiblesses, il avance l'idée que le "principe d'autorité" est bourgeois par essence et qu'il faut donc le savoir lorsqu'on y a, comme cela est nécessaire, recours, que les méthodes ont leur autonomie en politique, qu'il existe un "centralisme petit-bourgeois" et que s'il faut un appareil, il faut aussi s'en méfier, la manière pour ce faire étant d'en prendre soin, d'y cultiver le débat et d'élever le niveau de formation (je dis tout cela de mémoire ne l'ayant plus sous la main, mais je suis certain d'en restituer l'esprit).

Sur le fond, c'est un texte qui ne va donc pas très loin. Mais la réponse de Lambert, courtoise dans la forme, montre que le message a été reçu et récusé cinq sur cinq. "Il manque la direction de la pratique dans le texte du camarade Broué" : cette petite phrase ne s'adresse pas à lui, mais aux militants pour dire : "c'est un intellectuel déphasé". Ensuite Lambert explique qu'en matière de bureaucratie, "toutes les places sont prises" : il y a la bureaucratie réformiste qui vit des prébendes de l'État bourgeois, et la bureaucratie stalinienne qui vit de celles de l'État ouvrier dégénéré, et, en somme, il ne reste plus rien en caisse pour entretenir une troisième bureaucratie. Ces considérations montrent entre les lignes que Lambert a très bien compris de quoi il s'agissait : serait-il un bureaucrate ? Berg en était-il un ? L'appareil de l'OCI peut-il se bureaucratiser ? La réponse "matérialiste" est non. Ce pseudo "matérialisme" réduit les sources de la bureaucratie au pognon, et il exclut donc tout rôle autonome pour les relations de pouvoir alors que celles-ci sont fondamentales (et sont au cœur de l'analyse marxiste de l'État). Il implique que, par essence -de manière parfaitement métaphysique ! -Lambert ne saurait être un bureaucrate : quelle protection théorique idéale !

La "réponse" de Lambert est complétée par Stéphane Just dans La Vérité qui polémique avec Pierre Broué sans le nommer, et enfonce le clou : Berg n'était qu'un "aventurier", l'OCI est pure et sans taches, le problème des "méthodes de Berg" étant réglé, il n'y a aucun problème de "méthodes de l'OCI", au contraire il faut les renforcer dans le sens qui était déjà le leur, plus de centralisation, plus de "méthode objectifs-résultats", il n'y a eu qu'une tumeur sur un corps sain, elle est "extirpée" (pourquoi est-elle apparue ? mystère !), et le tour est joué : silence dans les rangs, et silence de Pierre Broué qui se replie dans sa coquille, alors si lui ferme sa gueule d'autres ne s'y risqueront pas ...

La décennie 1970 s'achève donc sur la fermeture des espérances avec lesquelles elle avait commencé, dans un climat d'attente : Pierre Broué est considéré comme un dissident, mais il a l'oreille des chefs. Ce type de relations pourrait se retrouver dans l'histoire de toutes les bureaucraties, y compris, surtout, les bureaucraties staliniennes : c'est celle, il faut appeler un chat un chat, de l' "opposant de Sa Majesté", qui sera facile à écarter si nécessaire, mais qui pourra aussi servir en cas de besoin.

Trotsky, le SWP, Van et le retour sur la seconde guerre mondiale.

Il y a cependant une note d'une autre tonalité quand se termine cette période, c'est le voyage aux États-Unis (pour le visa desquels Pierre Broué a renoncé à aller au Nicaragua) dans la très grande partie des archives jusque là fermées de Léon Trotsky. Leur découverte, les découvertes complémentaires d'autres nids d'archives, le travail de dépouillement de l'ensemble, entreprise énorme qui commence avec 6 jeunes chercheurs, et l'éloignement d'une escadre healyste qui voulait mettre la main sur l'héritage, tout cela se fait lors d'un séjour marquant de 2 mois, en janvier-février 1980.

Les principales nouveautés historiques ressortant de ces archives seront exploitées par Pierre Broué et Jean-Paul Joubert, qui établiront que les contacts de Trotsky en URSS jusqu'au milieu des années 1930 étaient bien plus importants qu'on ne le pensait, la position de Staline fragilisée gravement à plusieurs reprises, d'abord lors de ce que Pierre Broué a appelé le "printemps de Moscou", en 1932, puis en 1934-1935, et que les procès et les purges des années 1936-1938 ne peuvent plus être considérés seulement comme la crise d'hystérie d'un tyran paranoïaque massacrant ses opposants réels et plus encore supposés, mais bien comme une série d'actes de guerre civile contre de vrais adversaires -que les victimes brisées des procès de Moscou ne représentaient plus, mais qui restaient une force en Union soviétique, la force susceptible d'unir les ouvriers contre la bureaucratie, jusqu'à leur élimination physique. Cette nouvelle conception de l'histoire de l'URSS, en dehors des travaux, parallèles mais se situant sur un plan différent, de Moshe Lewin, n'a pas été prise en compte par l'histoire officielle, stérilisée, volontairement, par le mythe asphyxiant du "totalitarisme bolchevik".

Dans ce cadre, ces archives permettaient aussi, assez rapidement, à Pierre Broué de sortir un petit livre sur L'assassinat de Trotsky (éditions Complexe), et surtout de restituer l'histoire du combat de masse, mené dans les camps et les isolateurs, par les trotskystes en URSS, et celle de leurs débats ainsi que ceux du courant déciste (un courant bolchevik oppositionnel qui se situait à gauche des trotskystes) : des débats dans lesquels, il le publie sans le commenter, la question de la nature de l'État soviétique est évidemment très présente et reçoit des réponses qui, souvent, ne correspondent pas à la théorie construite en exil par Trotsky sur l' "État ouvrier dégénéré", car elles tendent généralement à ne plus tenir l'URSS pour un État "ouvrier" ; ainsi, Rakovsky parle de la "classe bureaucratique" au pouvoir.

En voyageant et en travaillant des deux côtés de l'Atlantique, aux États-Unis anglo-saxons du Nord, mais aussi dans ces États-Unis bigarrés du Sud que sont les terres brésiliennes, où il va participer à des camps d'été et forums du nouveau Parti des Travailleurs en pleine ascension, Pierre Broué est également confronté, en spectateur impliqué, à la tragédie du SWP américain qui, par ses traditions et par son type de fonctionnement, était l'organisation qui ressemblait le plus à ce qu'avait été l'OCI.

Le Socialist Workers Party des États-Unis était né en 1938, en même temps que la IV° Internationale. Ce plus gros des petits partis trotskystes du monde, affaibli par une scission en 1940 avec Shachtman et ses partisans pour qui l'URSS n'était plus un "État ouvrier", après avoir littéralement remis la IV° Internationale aux mains de Pablo après la guerre, avait été l'allié international de l'OCI (et de Healy) de 1953 à 1962. Pilier du Secrétariat Unifié fondé par sa réunification avec le courant d'Ernest Mandel en 1962 (Pablo, alors conseiller de Ben Bella en Algérie, l'ayant quitté en 1964), le SWP s'était remis à s'opposer à ceux qui étaient, pour l'OCI, les "pablo-mandéliens", sur la guérilla en Amérique latine et le front unique ouvrier, dans les années 1970. Le prestige du SWP venait non seulement de sa proximité historique et intellectuelle avec Trotsky à la fin de sa vie, mais aussi de ce qu'il était dirigé et incarné, semblait-il, par une valeureuse "vieille garde" de militants ouvriers typiquement yankees, ancien leaders de grèves à juste titre mythiques comme celle des camionneurs de Minneapolis, en 1934.

La "vieille garde" avait traversé le désert mac-carthyste dans les années 1950 et perdu à cette époque ses positions syndicales. Dans les années 1960 elle avait recruté une organisation de jeunesse, la YSA (en français : l'AJS) qui joua un rôle de premier plan, vers 1970, dans le combat contre la guerre du Viêt-Nam sur les campus. Après l'éviction de Tim Wolforth en 1963, qui s'opposait au soutien trop inconditionnel apporté à Cuba et à Fidel Castro et qui allait alors naviguer dans les parages de Healy, cette organisation de jeunesse fut dirigée d'une main de fer par Jack Barnes. A la fin des années 1970, les "vieux" auxquels Cannon, mort en 1974, et Hansen, mort en 1978, avaient déjà passé le relais, Tom Kerry, l'ancien dirigeant des syndicats de marins, et Farrel Dobbs, l'ancien meneur de la grève héroïque des camionneurs, passent à leur tour le relais, à Jack Barnes.

La direction Barnes du SWP se lance alors dans une orientation politique nouvelle (même si on peut lui trouver des antécédents partiels) de soutien inconditionnel aux gouvernements cubain et nicaraguayen, soutenant, comme on l'a vu, la répression contre la Brigade Simon Bolivar. Si cette ligne politique est perçue comme un retournement au plan international, puisque le SWP avait auparavant combattu les travers guévaristes et guérilléristes de la Ligue française par exemple, retournement tout à fait explicite et cynique -Barnes déclare : "Vous pouvez m'appeler Pablo"-, elle est suivie de manière relativement homogène en apparence par les militants du SWP (les premiers départs concernent des militants ou anciens responsables isolés, ayant une histoire originale, comme Wolforth et Keil). La crise éclate en fait dans le SWP dans les années 1980-1983, c'est-à-dire au moment même des voyages les plus fréquents de Pierre Broué aux États-Unis, qui en est un témoin et se rapproche des militants de la "vieille garde" qui entrent en opposition, à commencer par George Breitman.

Les opposants apparaissent en ordre dispersé, au fur et à mesure que la direction Barnes en rajoute sur une voie néostalinienne : soutien inconditionnel à la "révolution iranienne" assimilée aux ayatollahs qui sont censés la diriger, refus de défendre les syndicats polonais de Solidarnösc contre le pouvoir stalinien -Pierre Broué a pu, lui, faire un voyage en Pologne à l'été 1981-, et finalement reprise des critiques "théoriques" de Staline contre Trotsky (la "sous-estimation de la paysannerie", etc.) et rupture explicite avec le trotskysme. La majeure partie des trotskystes du SWP, c'est-à-dire des vieux militants, vont entrer en "dissidence". Mais il leur faut pour cela se joindre, former des îlots extérieurs, comme en exil, pour contacter clandestinement les uns et les autres, ruser : exactement comme dans un régime stalinien !

Dans la réflexion qu'engagent ces militants, la question "comment en est-on arrivé là ? " est bien entendu omniprésente. Leur parti, ou ce qu'ils pensaient tel (comme Trotsky avait considéré l'URSS comme son État) se retourne contre eux, les prend au piège et veut leur faire tout renier ou leur imposer le silence. S'il avait été au pouvoir, on aurait eu un régime de parti unique -c'était le modèle politique "cubain" de Barnes- et ces militants auraient été en prison !

La vieille génération du SWP, mise à la porte, se regroupe principalement dans deux organisations entre lesquelles les passerelles sont nombreuses, la Fourth Internationalist Tendency (FIT) et Socialist Action, liées au SU qui ne leur est toutefois, en fait, d'aucun secours. Pierre Broué sera régulièrement invité aux réunions et stages de formation de ces groupes, qui ne sont pas coupés de la vie mais continuent, dans les dures conditions des années Reagan, à intervenir dans la lutte des classes aux États-Unis, à soutenir des grèves et à travailler dans les syndicats.

Les conclusions auxquelles la majorité d'entre eux ont abouti sont aujourd'hui disponibles sur Internet en anglais (sur le site marxists.org) mais ces textes importants n'ont à l'époque pas été publiés hors des États-Unis, et peu diffusés ; Pierre Broué en avait connaissance. En règle générale, les militants de la FIT et de Socialist Action considèrent que le vieux SWP de James Patrick Cannon était un modèle de démocratie ouvrière. Frank Lovell par exemple explique que le régime de l'organisation -qui se tenait pour le parti révolutionnaire américain déjà existant, selon un discours de J.P. Cannon de 1946- est devenu routinier durant le mac-carthysme, puis que les dirigeants Dobbs et Kerry ont laissé se développer un fonctionnement de petits apparatchiks activistes parmi les jeunes dans les années soixante, et qu'il y a eu, entre la vieille garde ouvrière et la jeune intellig