Comment saper l’influence des islamistes?

Submitted by cathy n on 28 January, 2016 - 4:29 Author: Clive Bradley

Solidarity n° 350, 20 janvier 2015

Deux livres sur l’islamisme, The Islamist d’Ed Husain et Radical de Maajid Nawaz (1) , ont une pertinence évidente après l’attentat contre Charlie Hebdo.

On peut constater une certaine convergence entre ces deux livres puisque leurs auteurs se sont connus dans le groupe Hizb ut-Tahrir (en effet Nawaz, qui est un peu plus jeune, était le protégé de Husain), puis, une décennie plus tard, ils ont créé ensemble la Fondation Quilliam. Signalons que, au moment où Husain a écrit The Islamist, Nawaz militait encore à Hizb ut-Tahrir, et il le décrit dans son livre comme un membre peut-être dissident mais encore fidèle à cette organisation.

Le livre de Husain décrit sans doute mieux la façon dont les mouvements islamistes fonctionnent dans «les communautés musulmanes» (en particulier les mosquées – à l’est de Londres, en premier lieu – et parmi les étudiants musulmans de Tower Hamlets et Newham). Husain a appartenu à la branche jeunesse du Jamaat-e-Islami, groupe assez similaire aux Frères musulmans, excepté qu’ils sont pakistanais, et l’auteur a donc évolué d’un islamisme plus «modéré» jusqu’à Hizb ut-Tahrir – bien que ce dernier n’atteigne pas la radicalité du jihadisme d’Al-Qaïda ou de l’Etat islamique.
Quant à lui, Nawaz était un gamin qui adorait le hip hop et vivait à Southend ; il a été recruté par le Hizb ut-Tahrir à la fac. Mais son évolution ultérieure est plus intéressante, ou en tout cas plus haute en couleur. Husain a perdu assez rapidement ses illusions sur l’islamisme, et s’est tourné vers une version plus spirituelle de l’islam; une grande partie de son livre porte sur sa découverte que les islamistes radicaux connaissent souvent très peu de choses sur leur religion (par exemple, parfois, ils ne savent même pas comment prier correctement).

Nawaz a été envoyé à l’étranger par Hizb ut-Tahrir pour construire l’organisation – au Pakistan, au Danemark, puis en Egypte, où il a été arrêté, torturé (ou presque, car les tortures psychologiques qu’il décrit sont assez horribles), et a passé cinq ans en prison.

Husain explique mieux la façon dont les groupes islamistes, ou en tout cas Hizb ut-Tahrir, opèrent au niveau local et dans les établissements scolaires, et les nuances entre les idéologies islamistes (comment, par exemple, repérer les différences entre les membres de telle ou telle tendance, entre les salafistes plus traditionalistes et les individus plus radicaux du Hizb ut-Tahrir, en observant la façon dont ils s’habillent, etc.). Avant d’être attiré par l’islamisme, Husain était déjà très religieux, il avait appris à réciter le Coran, etc. Son évolution est donc davantage liée au rôle et aux activités des groupes organisés au sein de la communauté musulmane dont il faisait partie. (Je schématise un peu, mais c’est l’idée essentielle.)

Nawaz, pour sa part, n’était pas du tout religieux. Il nous offre une description beaucoup plus forte de la raison pour laquelle le racisme l’a poussé vers l’islamisme. Dans le Southend, durant sa jeunesse, il devait constamment affronter le racisme de skinheads violents. Il décrit un moment particulièrement dramatique où lui et son frère se retrouvèrent face à des racistes locaux beaucoup plus nombreux qu’eux ; son frère déclara alors à leurs agresseurs qu’il avait une bombe dans son sac à dos et n’avait nullement peur de mourir. Pour la première fois, les racistes eurent peur d’eux, et après cela les laissèrent tranquilles. L’islamisme, au sens le plus large, a donné à Nawaz un pouvoir sur les racistes qu’il avait jamais connu auparavant.

Ces deux livres illustrent comment l’islamisme constitue une idéologie hermétique, une sorte de «méta-récit» qui permet de tout expliquer, et pourquoi il peut séduire les jeunes musulmans (et pas seulement) qui subissent différents types du racisme, sont opposés à la politique étrangère américaine, etc., et ont un substrat culturel religieux.

Le livre de Husain décrit comment les islamistes considèrent les non-croyants – les kouffars – comme des individus inférieurs, peu dignes d’estime. Seuls les musulmans comptent. (Hizb ut-Tahrir semble être moins préoccupé par le fait de savoir qui est vraiment musulman que, disons, l’Etat islamique. Sunnites, ils méprisent les musulmans «vendus à l’Occident», mais sont moins violemment sectaires que Daech).

Le livre de Husain explique pourquoi l’islamisme diffère de la simple croyance religieuse : il défend un projet politique et veut créer un Etat. Hizb ut-Tahrir a une conception particulière à ce sujet. (D’où, par exemple, le fait qu’ils infiltrent l’armée pakistanaise: ils pensent vraiment que, s’ils arrivent à organiser un coup d’Etat dans un pays musulman, ils pourront commencer à mettre en place un califat mondial. Contrairement à Al-Qaïda ou à l’Etat islamique ils ne souhaitent pas déclencher une guerre pour le moment.) Un fait intéressant à noter pour Husain et Nawaz : tous deux ont eu un choc quand ils se sont rendu compte qu’une partie importante de l’idéologie islamiste (l’organisation en États, les systèmes juridiques, les partis politiques, etc.) avait été empruntée à la philosophie politique occidentale moderne, et que les islamistes (Hizb ut-Tahrir, mais c’est vrai de façon plus générale) sont, comme Nawaz le dit, «les enfants bâtards du colonialisme».

Les deux auteurs méprisent profondément la gauche «orientaliste» qui ne comprend pas à quel point l’islamisme est toxique.

Je n’ai pas l’intention de résumer ici ces deux livres. Je tiens seulement à avancer quelques propositions pour la discussion.

Premièrement: ces deux ouvrages montrent que même des personnes qui ont été fortement endoctrinées (je pense qu’ils utilisent tous les deux ce terme) sont capables de réfléchir et de s’en sortir. Dans les deux cas, l’hypocrisie et le manque de responsabilité de la direction du Hizb ut-Tahrir semblent avoir joué un rôle dans leur prise de conscience ; cela les a conduits à se demander si le fait d’accorder un pouvoir incontrôlé à de telles personnes était une bonne idée!
Mais tous deux ont évolué vers un islam plus personnalisé, dépouillé de toute contamination islamiste, du moins à leur avis. On pourrait dire un islam «dépolitisé», mais ce n’est pas le cas puisqu’une partie du projet de la Fondation Quilliam est d’injecter de la démocratie dans l’Islam lui-même (Nawaz n’utilise pas ce terme, mais il évoque une sorte de «réforme»).

La Fondation Quilliam est une organisation aux perspectives très bourgeoises. Nawaz décrit le moment où il a rencontré George W. Bush, et ses entretiens amicaux au 10 Downing Street [résidence du Premier ministre britannique] avec Cameron ; à la fin du livre, il semble sympathiser plus ou moins avec les libéraux-démocrates. La Fondation Quilliam entretient de bonnes relations avec Tony Blair, mais Nawaz est très critique à son égard dans son livre. (Nawaz décrit le mouvement de base qu’ils ont lancé au Pakistan, Khudi Pakistan, et ce mouvement semble très différent de ce qu’ils font au Royaume uni.)

La rupture de Nawaz avec l’islamisme a été grandement facilitée par le soutien d’Amnesty International lorsqu’il était emprisonné en Egypte. De plus, son avocat était un communiste qui avait lui-même été incarcéré. En rencontrant des hommes de gauche qui avaient des principes solides en prison, comme l’universitaire Saad Eddin Ibrahim, il s’est rendu compte que cette fermeté n’était pas réservée aux islamistes.

Bien sûr, la leçon à tirer de cette expérience est que seul un mouvement déterminé, laïque, libéral au sens le plus large (démocratique et pluraliste) pourra combattre l’islamisme. Mais les problèmes à cet égard sont légion.

Les islamistes, qu’il s’agisse de ceux du Jamaat-e-Islami, des imams et des mosquées financés par les Saoudiens, de Hizb ut-Tahrir, des groupes les plus extrémistes, des recruteurs pour la Syrie, etc., ont construit de profondes racines dans les communautés musulmanes en Europe, sans rencontrer d’opposition significative. Les deux auteurs se montrent très critiques vis-à-vis des tentatives maladroites de certains gouvernements pour promouvoir des dirigeants musulmans «modérés» qui sont en réalité seulement des islamistes «modérés», politique qui ne fait que légitimer davantage l’ensemble du projet et du «récit» islamistes.

L’approche bourgeoise de la Fondation Quilliam n’est pas du tout la nôtre, mais qui va rivaliser avec les islamistes dans ces communautés ? Ce n’est pas simplement un problème de volonté politique. Même si une partie de la gauche décidait demain d’investir tous ses efforts, disons, en direction de la communauté bengalie de l’est de Londres (et en supposant que nous puissions nous mettre d’accord sur les bases politiques d’une telle intervention), nos forces sont minuscules, et nous ne pouvons donc pas nous réclamer d’un mouvement puissant pour démontrer la validité de nos idées. Bien sûr, ce n’est pas une raison pour ne pas essayer; et peut-être que si nous pouvions gagner aux idées socialistes révolutionnaires un ou deux camarades charismatiques, cela aurait des conséquences importantes. Mais les obstacles objectifs sont immenses.

Bien sûr, la faiblesse de la gauche est un problème plus général dans le monde d’aujourd’hui. La gauche n’est pas seulement faible chez les musulmans. Mais la différence est que, dans les «communautés musulmanes» (terme problématique que j’utilise pour aller vite) il existe des forces qui sont, dans un certain sens, «comme nous» – des mouvements de base, organisés, qui proposent des solutions politiques radicales. Mais elles sont immensément plus puissantes et bénéficient de racines beaucoup plus solides que nous.

Des gens comme Husain et Nawaz seraient, j’en suis sûr, de précieux atouts pour un groupe socialiste. Mais ils ne gravitent pas du tout dans notre direction. Je peux comprendre que le libéralisme apparaisse comme une solution alternative face à l’islamisme (je peux également comprendre la méfiance de Husain et Nawaz vis-à-vis de ce qu’ils considèrent certainement comme une autre idéologie «totalisante», ou un autre «méta-récit»). Mais, quoi qu’il en soit, le libéralisme bourgeois possède un poids social que le socialisme révolutionnaire n’a pas (du moins pas encore).
Le problème avec le libéralisme bourgeois c’est qu’il ne convaincra jamais la masse des déshérités «musulmans» (en supposant qu’ils acceptent cette dénomination), qu’il s’agisse des jeunes dans les banlieues françaises ou ailleurs. Il n’a pas assez de poids social, surtout en temps de crise économique. Et nous sommes très loin d’avoir un mouvement qui puisse s’opposer aux islamistes.
Nous pourrions créer des liens plus forts avec d’autres groupes (comme par exemple les Southall Black Sisters [2] ) , dans le cadre d’un front unique laïque, plus large, s’adressant à ces communautés, mais indépendant d’associations comme Quilliam.

Je pense que le travail effectué par certains camarades autour de Kobane est très important à cet égard. Est-il concevable que ce genre de luttes puisse être amplifié dans le cadre d’un défi général lancé à l’islamisme?

L’islamisme attire les gens parce qu’il prétend s’appuyer sur des croyances, des principes et sur la passion. Il repose sur des certitudes, et en ce domaine, les convictions de la gauche, du moins de la gauche démocratique et rationnelle, sont beaucoup moins taillées dans le marbre que celles des islamistes. Mais il y a quelque chose dans le mouvement de solidarité autour de Kobane qui court-circuite tout cela et ouvre peut-être des perspectives.

* Clive Bradley

(1) Ce livre n’ayant pas été traduit en français, celles et ceux que cela intéresse pourront lire l’article qui lui a été récemment consacré dans Libération : http://www.liberation.fr/planete/2015/10/07/maajid-nawaz-le-croise-de-cameron_1394858 (NdT).

[2] ONG de femmes asiatiques et afro-caribéennes fondée en août 1979. Défend les femmes victimes de violence domestique, lutte en faveur des droits des travailleuses immigrées et contre le fondamentalisme religieux (NdT).