Du parcours scolaire de «Jihadi John»

Submitted by cathy n on 28 January, 2016 - 4:21 Author: Stuart Jordan

La révélation que trois militants islamistes importants, y compris Mohammed «Jihadi John» Emwazi, ont fréquenté l’école Quintin Kynaston dans le nord-ouest de Londres, a incité Nicky Morgan, ministre de l’Education, à envisager de mener une enquête sur cet établissement. L’histoire – qui se lit comme une parabole socialiste – se terminera mal pour Morgan, mais il est intéressant de la raconter.

Mohammed Emwazi, Choukri Ellekhlifi et Mohamed Sakr ont été scolarisés à Quintin Kynaston au début des années 2000. 70% des enfants de l’école étaient d’origine musulmane. A l’époque, Mme Jo Shuter, était connue comme la «directrice favorite de Tony Blair».

Durant sa première année à la tête de cet établissement scolaire 100 professeurs donnèrent leur démission, dont 70 durant le premier semestre. Un ancien membre du personnel a raconté comme Mme Shuter se vantait de vouloir se débarrasser du «bois mort» – traduire les enseignants expérimentés et les militants syndicaux. Elle a remplacé les enseignants démissionnaires par une nouvelle génération de profs dont l’objectif était de transformer cette école en une usine à examens.
En 2006, Tony Blair rendit visite à cette école afin d’annoncer la première vague de «trust schools (1)», initiative visant à arracher les écoles au contrôle des autorités locales. L’école Quintin Kynaston fut fermée durant une demi-journée et quelques enfants sélectionnés pour satisfaire le cirque médiatique.

Cette visite se produisit au milieu de la guerre en Irak et quelques semaines seulement après la guerre israélo-libanaise, au cours de laquelle Blair apporta son soutien tacite à Israël. Certains élèves de cette école se retrouvèrent au beau milieu de ce conflit lors d’une visite familiale au Liban au cours des vacances d’été. D’autres étaient des réfugiés en provenance d’Irak.

Robin Sivapalan, un assistant d’éducation, organisa une manifestation contre la visite de Blair avec le soutien du syndicat Unison, du NUT (Syndicat national des enseignants), et de la Coalition Stop the War. Beaucoup d’élèves de cette école participèrent à la manifestation et les médias nationaux s’en firent l’écho.

Sivapalan fut licencié pour son rôle dans l’organisation de la manifestation et les élèves qui avaient manifesté furent réprimandés au cours d’assemblées spéciales.

Shuter déclara au Morning Star : «Je peux vous assurer que ce comportement n’a été soutenu par personne [sic!] dans notre école. En effet, nous avons été horrifiés que nos enfants soient exploités et manipulés par une organisation politique. Nos élèves ont été mis en danger, sur le plan physique et émotionnel par les actions scandaleuses de cette racaille d’agitateurs politiques qui ne se soucient nullement de ces jeunes, mais veulent seulement les utiliser comme des pions pour leurs objectifs politiques. Je vais réunir le personnel aujourd’hui et organiserai une assemblée de toute l’école plus tard pour expliquer aux élèves comment les actions de 50 élèves sur 1 500 ont été perçues et quel impact négatif cela a eu sur notre école (...). Je reste personnellement une grande partisane de Tony Blair dont j’apprécie la politique et qui est un homme personnellement intègre et honnête.»
Il serait absurde d’établir un lien de causalité directe entre cet épisode et le parcours final de ces trois anciens élèves. Cependant, cet épisode montre qu’il y a quelque chose de pourri au cœur de l’école néolibérale, comme l’illustrent les méthodes employées par Mme Jo Shuter.
Mme Shuter croyait les élèves incapables d’exprimer la moindre opinion et seulement aptes à être manipulés par d’autres. Elle avait fait exactement ce qu’elle reprochait à Sivapalan : utiliser les élèves de son école pour alimenter une campagne politique destinée à glorifier la personnalité de Blair, et à légitimer sa politique belliciste. Mme Shuter ne considérait pas du tout que son action puisse être considérée comme «politique».

Les limites de la discussion et du débat démocratiques ont été fixées par l’agenda néolibéral. Cette école était un établissement où il n’y avait «pas d’alternative». La pensée critique, le questionnement de l’autorité et l’opposition à l’injustice ne méritaient d’être traités que par la répression, le ridicule et l’incompréhension.

Les élèves se virent refuser la possibilité d’exprimer une opinion politique ou de disposer d’un espace de réflexion critique. Et les enseignants ne surent se comporter comme des adultes complets, c’est-à-dire des individus dotés d’un esprit critique qui cherchent à façonner le monde autour d’eux. A part quelques exceptions, les profs s’alignèrent sur les positions de la directrice et critiquèrent la manifestation.

Ces enseignants étaient des sujets néolibéraux obéissants, des consommateurs passifs qui s’inclinaient devant l’autorité, baissaient la tête et suivaient les ordres qu’on leur donnait. Leur travail consistait à reproduire ces mêmes «qualités» chez leurs élèves.
Voilà ce qu’est un système d’éducation axé sur la réussite aux examens et qui prépare les élèves pour le monde de l’esclavage salarié. C’est un environnement où les adultes n’agissent pas de façon responsable, comme des citoyens qui pensent et respectent la démocratie, et où les enfants n’apprennent pas à acquérir un esprit critique et à s’intéresser à l’action politique. C’est précisément dans un tel environnement néolibéral stérile que les rébellions les plus perverses et les plus réactionnaires prennent naissance.

Post-scriptum: Mme Jo Shuter a finalement été radiée de l’Education nationale après qu’elle eut admis avoir détourné des milliers d’euros des caisses de l’école (y compris 7 000 euros pour fêter son anniversaire), et est l’objet d’une enquête pour détournement de fonds.

Il serait injuste de blâmer les enseignants pour l’évolution politique ultérieure de leurs trois élèves, mais nous devrions tous réfléchir au rôle que nous jouons lorsque nous façonnons un environnement dans une ville comme Londres où un écolier est susceptible de devenir un jour un bourreau islamiste. Ceux qui préfèrent rester des spectateurs passifs soutiendront évidemment l’adoption de nouvelles mesures contre nos libertés civiles, en espérant que Big Brother pourra les sauver de la terreur islamiste. Mais, pour nous, le véritable espoir réside en chacun de nous : à nous de relever le défi et de démocratiser notre système d’éducation et la société tout entière.

Stuart Jordan, 17 mars 2015

(1) Ces écoles ont, depuis l’adoption de la loi éducative de mars 2006, la «possibilité de recevoir des fonds d’un investisseur privé qui peut être une entreprise, une université, une association de parents d’élèves ou un groupe confessionnel. Devenant des trust schools, ces établissements sont alors gérés par cet investisseur et peuvent contrôler leur recrutement, gérer leurs actifs et élaborer une culture propre» cf. «Angleterre : La réforme de la gestion des écoles : vers une privatisation ?» de Cécile de Bouttemont, Revue internationale d’éducation de Sèvres, https://ries.revues.org/1125.