A propos de l’islam britannique :Medina in Birmingham, Najaf in Brent: Inside British Islam d’Innes Bowen

Submitted by cathy n on 26 January, 2016 - 7:20

Medina in Birmingham, Najaf in Brent: Inside British Islam d’Innes Bowen

En Grande-Bretagne, l’islam est l’objet de multiples controverses dans les médias et dans l’opinion publique : qu’il s’agisse du prétendu «cheval de Troie» islamique dans les écoles de Birmingham ; des musulmans qui partent se battre avec les milices sunnites en Syrie et nord de l’Irak ; ou de l’influence de «l’extrémisme» parmi les musulmans britanniques. ce livre bien documenté d’Innes Bowen sur les organisations et les idéologies de l’Islam britannique nous permet d’y voir plus clair et de bien situer le contexte.

En Grande-Bretagne, les tendances dominantes dans l’islam sont conservatrices, politiquement très modérées et, même, isolationnistes. Seule une petite minorité d’organisations musulmanes s’engagent vraiment sur le terrain politique, et quelques-unes d’entre elles incluent des militants jihadistes.

Toute personne familière avec la religion chrétienne doit d’abord comprendre que l’organisation des Eglises est très différente de celle de l’Islam. Les Églises reposent généralement sur une hiérarchie claire, des biens qui appartiennent à une direction centrale et un dogme religieux qui émane d’une autorité unique. L’Islam, en particulier l’islam sunnite qui est le plus répandu en Grande-Bretagne, ne se caractérise pas par une hiérarchie aussi formelle. On peut plutôt dire que son centre est constitué par les oulémas, la communauté des érudits musulmans reconnus comme des experts en droit canon islamique et en théologie, divisés entre plusieurs écoles et factions qui se disputent entre elles et sont en concurrence pour interpréter les textes religieux. La plupart des mosquées dépendent de fondations indépendantes, gérées localement, qui ont choisi d’adhérer à tel ou tel courant de l’Islam.
Plus de 80% des mosquées en Grande-Bretagne adhèrent à l’un des deux principaux courants de l’islam sunnite dans ce pays. Les déobandis sont dominants dans ce pays, en particulier parce qu’ils disposent des installations nécessaires pour former des savants islamiques au Royaume-Uni. Ils prônent une version conservatrice de l’Islam qui n’apprécie guère les émissions de télévision ou la musique quand celles-ci ont pour unique objectif le divertissement ; quant aux femmes, il leur est vivement conseillé de porter de longues robes noires et parfois même de se voiler le visage. Bien que ces choix montrent leurs liens avec le salafisme saoudien (le wahhabisme), les déobandis forment une branche distincte.

Le courant déobandi dans l’Islam a grandi en Inde après 1919. Il s’opposa à la création d’un État musulman au Pakistan, plaidant pour un État indien accueillant les musulmans, à condition que ceux-ci disposent de leurs structures juridiques et sociales propres à l’intérieur de cet Etat. Les déobandis se sont aussi organisés au Pakistan après la sécession de 1947 ; leurs conceptions conservatrices ont influencé celles des talibans et de certains groupes jihadistes cachemiris. Cependant, les déobandis britanniques sont plus proches de leurs coreligionnaires politiquement plus indépendants qui vivent dans le Gujarat, en Inde. En Grande-Bretagne, la plupart des dirigeants déobandis ont tendance à ne pas se mêler de politique et ils ne sont représentés ni au sein du Conseil musulman de Grande-Bretagne (Muslim Council of Britain, MCB) ni au sein du MINAB, soit le Conseil consultatif national des mosquées et des imams qui est soutenu par le gouvernement.
Bowen note qu’il n’est pas rare que les membres de ces communautés déobandies participent à la politique locale en militant au Parti travailliste, mais elle suggère que, plutôt que d’être un signe d’intégration, il s’agit plutôt pour eux de «protéger la capacité des musulmans à vivre comme une minorité religieuse, de pratiquer pleinement et d’exprimer leur foi». Les déobandis ont vingt-trois madrassas (séminaires) situés au Royaume-Uni, mais les savants musulmans qui y ont été formés ne sont pas moins conservateurs que leurs prédécesseurs indiens instruits ; ils ont tendance à préconiser un «mode de vie 100% déobandi». Les zones où sont concentrés les déobandis ne sont pas des foyers de radicalisme, mais sont sous le contrôle de conservateurs orthodoxes qui tiennent leurs fidèles d’une main de fer.

Le mouvement missionnaire déobandi, Tablighi Jamaat (le Tabligh), a été surveillé attentivement par la police puisque certains des commandos suicides des attentats du 7 juillet 2005 à Londres étaient passés par ses rangs. Bowen soutient de manière convaincante que le Tabligh est apolitique et socialement conservateur ; néanmoins, son refus de répondre à des questions politiques plus larges en fait un terrain fertile pour le recrutement d’éléments radicaux. Le rôle du Tabligh est également assez pernicieux. Sa mission n’est pas de convertir les non-musulmans mais de surveiller les fidèles dont ils jugent que la conduite n’est pas assez pieuse. Ils renforcent ainsi le conservatisme existant de la communauté musulmane et veillent au maintien des «frontières de la pureté».

L’autre grand groupe au Royaume-Uni est constitué par les barelvis (1), une branche de l’islam sunnite soufie, qui bénéficie de l’allégeance de près de 40% des mosquées britanniques. Leur infrastructure est beaucoup moins développée que celle des déobandis, ils n’ont que quelques madrassas et font appel à des imams nés à l’étranger. Leurs cours pour les jeunes sont souvent limités à l’apprentissage par cœur du Coran. C’est un courant traditionnel, conservateur, de l’Islam comme les déobandis mais sa religiosité est moindre. Bien que ce soit ce soit des barelvis qui aient les premiers brûlé des exemplaires des Versets sataniques en 1988, les dirigeants barelvis ne dirigèrent pas la campagne contre ce livre de Rushdie. De plus, au cours des dernières années, ils se sont de plus en plus présenté comme de «types gentils», hostiles aux jihadistes, et qui ne croient pas en la création d’Etats islamiques.

Selon Bowen, c’est exactement ce conservatisme et le manque d’engagement politique qui créeraient un potentiel de radicalisation pour les jeunes musulmans à la dérive, certains étant attirés par d’autres branches de l’islam sunnite, souvent des groupes islamistes, davantage prêts à s’engager sur les questions politiques.

Si les déobandis et les barelvis britanniques soutiennent parfois les États islamiques à l’étranger, on interprète souvent cette attitude, en Grande-Bretagne, comme la volonté de créer une identité politique islamique autonome et hostile au fait que la laïcité s’applique aux musulmans vivant au Royaume uni. En fait, les musulmans les plus radicaux ne militent pas dans les principaux groupes déobandis ou barelvis britanniques, mais dans d’autres groupes sunnites plus marginaux, en particulier salafistes. Bien que le salafisme soit largement répandu, en particulier chez les musulmans britanniques qui fréquentent l’université de Médine en Arabie saoudite, ses formes plus radicales ont été particulièrement stimulées par l’adhésion au salafisme de nombreux moudjahidine afghans durant les années 1980.

Les islamistes les plus connus en Grande-Bretagne ont été salafistes, par exemple Omar Bakri Muhammad (2) qui a créé la branche britannique du Hizb ut Tahir (3) et plus tard, le groupe plus explicitement jihadiste de Al-Muhajiroun (4). À l’extrême, le salafisme peut mener au jihadisme d’al-Qaïda. Par exemple, le prédicateur radical Abou Qatada (5) est un salafiste.

* DIFFERENTS DEGRES DE L’ISLAMISME
Il existe un autre réseau radical, celui des compères britanniques des islamistes pakistanais et bangladais, le Jamaat-e-Islami (6), qui gère la mosquée de Whitechapel situé à l’est de Londres et le Forum islamique d’Europe (IFE), bien que ce groupe ne bénéficie que de l’allégeance d’environ 2% des mosquées de Grande-Bretagne.

Les partisans du Jamaat-e-Islami ont joué un rôle de premier plan dans la formation du Comité d’action britannique des Affaires islamiques (UK Action Committee on Islamic Affairs) au moment des protestations contre les Versets sataniques. Ils tentèrent de prendre la direction des musulmans en Grande-Bretagne, en créant le Muslim Council of Britain en 1997. Il s’avéra qu’il s’agissait d’un groupe dominé par les partisans du Jamaat, mais, pendant quelques années après 2001, le gouvernement le parraina comme s’il représentait tous les musulmans britanniques.

Bowen affirme qu’il existe différents degrés d’islamisme dans ce réseau, mais que les plus radicaux seraient l’IFE et ses jeunesses. En particulier dans le quartier de Tower Hamlets (7), ces idées ont attiré de jeunes musulmans d’origine bangladaise qui ne s’intéressaient pas beaucoup à l’histoire de la guerre de 1971, durant laquelle justement les partisans du Jamaat s’opposèrent à l’indépendance du Bengale et se rendirent coupables de nombreux meurtres confessionnels. Ils sont plutôt attirés par sa rhétorique radicale à propos de la Palestine et de la «guerre contre le terrorisme». L’IFE a soutenu Lutfur Rahman qui a été élu comme maire (8) indépendant en 2010 pour le quartier de Tower Hamlets après avoir été écarté des listes du Parti travailliste.

Les Frères musulmans sont faibles au Royaume-Uni. Les Frères musulmans sont très actifs dans le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sunnites où ils cherchent à créer des Etats islamiques, même si ce ne sont pas des militants jihadistes. Le fait qu’ils concentrent leur attention sur les États arabes limite leur attractivité auprès des musulmans britanniques. Néanmoins, les Frères musulmans ont acquis une certaine audience grâce à la Fédération des sociétés islamiques étudiantes (Federation of Student Islamic Societies) qu’ils créèrent en 1962 en s’alliant au Jamaat-e-Islami avec lequel ils entretiennent depuis longtemps des liens internationaux et ont des affinités idéologiques. Cette organisation d’étudiants joue un rôle de premier plan depuis les années 1980.

En 1997, certains membres des Frères musulmans qui voulaient conquérir la direction politique de la communauté musulmane en Grande-Bretagne ont fondé la Muslim Association of Britain (MAB), en s’alliant à nouveau avec les partisans du Jamaat dans le Muslim Council of Britain. Le MAB a adhéré à la Stop the War Coalition dominée par le SWP (9) , et bien que le MAB fût dans l’orbite de Respect (10), ils ne l’ont jamais rejoint. Ils étaient aussi proches de Ken Livingstone (11) quand celui-ci était maire de Londres.

Des tensions naquirent cependant au sein du MAB entre ceux qui voulaient devenir des politiciens traditionnels et ceux qui souhaitaient conserver encore une petite image «radicale». Les premiers finirent par dominer le MAB au point que la Cellule de la police métropolitaine de Londres chargée des contacts avec la communauté musulmane les aida à prendre le contrôle de la mosquée de Finsbury Park et à en écarter les partisans de l’imam radical Abou Hamza (12).

Les opposants quittèrent le MAB en 2006 pour créer la British Muslim Initiative (IMC), bien que cette organisation soit largement devenue une antenne des Frères musulmans en Egypte et de leurs collègues palestiniens, le Hamas. Selon Bowen, ni le MAB ni l’IMC n’auraient réussi à étendre leur influence au-delà des étudiants et ex-étudiants arabes radicaux, et ce serait le Jamaat qui, à travers le MCB, aurait eu davantage de succès en revendiquant un rôle de leadership politique.
Même si Bowen chercher à dédramatiser un peu le ton de son livre en terminant par une discussion sur les duodécimains et les sectes chiites, qu’elle considère comme plus compatibles avec l’engagement politique laïque, cet ouvrage est très pessimiste. Sur le plan institutionnel, l’islam reste une force conservatrice et isolationniste au Royaume-Uni. Et les jeunes musulmans qui réagissent contre cet islam adoptent une idéologie islamiste encore plus radicale représentée par les groupes salafistes et Jamaat-e-Islami.

Bowen s’intéresse peu à l’impact que ces idées ont sur les personnes d’origine musulmane, leurs croyances et leurs pratiques. Son livre fait écho à la thèse des «vies parallèles» développée par l’Unité du Home Office [ministère de l’Intérieur, NdT] pour la cohésion locale après les émeutes de 2001 à Bradford, Oldham et Burnley. Cet organisme suggérait que, bien que, dans certaines régions, les musulmans vivaient côte à côte avec des personnes d’autres origines et croyances, ils menaient en grande partie une vie séparée. Cette idée a été critiquée par beaucoup de gens à gauche, parce qu’elle semblait blâmer les victimes, mais peut-être contient-elle un puissant élément de vérité. Par exemple, les données de recensement de 2011 montrent que les personnes d’origine pakistanaise ou bangladaise sont beaucoup moins susceptibles de se marier ou de cohabiter en dehors de leur groupe d’origine que les autres (9% et 7%, respectivement, comparativement à 43% des personnes issues des Caraïbes et 31% des personnes d’origine chinoise).

Paradoxalement, le rapport établi par Ian Kershaw pour le Conseil de Birmingham sur les musulmans dans le système scolaire jette une lumière un peu plus positive sur la situation. Bien que les situations décrites reflètent une atmosphère très conservatrice et introvertie, Kershaw suggère également que les dirigeants communautaires qui veulent transformer les écoles sont en fait plus conservateurs et isolationnistes que les gens qu’ils prétendent représenter et qui, eux, sont, dans l’ensemble, plus libéraux et ouverts d’esprit.

En tant que socialistes, nous n’avons pas à soutenir les dirigeants autoproclamés des communautés musulmanes ni à excuser leurs conceptions conservatrices au nom de la diversité et du multiculturalisme. Nous devons plutôt soutenir les courants laïques et libéraux dans l’islam britannique et dans les communautés musulmanes. Comme le montre Bowen, ces laïcs et ces libéraux ont du plain sur la planche.

Matt Cooper, Solidarity n° 333, 13 août 2014

(1) Les barelvis étaient une secte sunnite présente dans les provinces indiennes de l’Uttar Pradesh et du Bihar avant 1947. Plus éduqués, ils occupaient des emplois dans la bureaucratie de l’Empire britannique, vivaient dans des régions urbains et parlaient ourdou. Plus nombreux, ils ont eu plus de mal à s’adapter au Pakistan que les déobandis qui venaient des anciens Etats indiens du Pendjab et du Haryana et parlaient les mêmes langues que celles en usage dans le Pendjab pakistanais. Les deux sectes sunnites ont créé des dizaines de partis confessionnels et s’affrontent souvent violemment (attaques à la bombe, fusillades, etc.) pour le contrôle des mosquées (informations tirées du site du HCR http://www.refworld.org/docid/403dd2624.html, NdT).

(2) Imam syrien radical considéré à une époque comme un des dirigeants du mouvement islamiste britannique et qui soutint les attentats du 11 septembre 2001. En 2005, il quitte le Royaume uni, où il avait vécu pendant vingt ans, pour aller vivre au Liban puis en Libye. Actuellement emprisonné au Liban pour terrorisme (NdT).

(3) En français : «Parti de la Libération». Organisation internationale panislamique créée en 1953 à Jérusalem pour créer un califat unifiant tous les pays musulmans. Est censé compter un million de membres (NdT).

(4) En, français : «les Emigrants», organisation interdite en Grande-Bretagne en 2005 après... 19 ans d’existence. Et qui se reforma en 2009 sous le nom d’Islam4UK, mais fut interdite l’année suivante. Et tenta de se reformer encore sous différents noms, mais sans succès (NdT).

(5) Abou Qatada al-Filistini, Jordanien, dirigeant religieux du GIA algérien, réfugié en Angleterre, expulsé en Jordanie mais libéré un an plus tard. Soutient actuellement le Front al-Nosra (NdT).

(6) Jamat e-Islami, Parti islamiste pakistanais créé au départ en Inde par Sayyid abul Ala Maududi en 1941. A des sections en Inde, au Bangladesh, au Cachemire et au Sri Lanka. Entretient de bonnes relations avec les Frères musulmans (NdT).

(7) Quartier de l’East End, circonscription pauvre (à l’exception du petit quartier d’affaires récent de Canary Wharf) et comprenant une importante population immigrée dont 30% de personnes d’origine bengalie et une très importante proportion de musulmans tout comme celui de Newham (NdT).

(8) Il a été réélu en 2014, son élection a été invalidée pour fraude électorale (NdT).

(9) Principale organisation trotskiste britannique, ayant connu de nombreuses scissions récemment, mais qui fut longtemps la plus puissante organisation d’extrême gauche (NdT).

(10) Respect Party : rassemblement créé en janvier 2004 regroupant des trotskistes, certains islamistes et un politicien travailliste George Galloway, grand ami de Saddam Hussein... Après quelques victoires au niveau municipal, il a connu plusieurs scissions et perdu son unique siège de député (NdT).

(11) Ken Livingstone, conseiller municipal, député travailliste et maire de Londres entre 2000 et 2008, censé être de gauche (NdT).

(12) Abou Hamza al-Masri. Imam britannique d’origine égyptienne, responsable de la mosquée de Finsbury Park, emprisonné au Royaume Uni en 2004 puis extradé aux Etats-Unis pour l’organisation de prises d’otages au Yémen et l’organisation d’un camp d’entraînement dans l’Oregon. Condamné à la prison à vie (NdT).