Quelle menace raciste et fasciste dans le contexte actuel en France ?

Submitted by martin on 20 January, 2014 - 4:44

Le fait majeur des derniers mois écoulés en France est l'épuisement du crédit apporté à Hollande au moment de son élection en 2012.


Click here for English-language version of this article.

Ce n'est pas par son programme et sa campagne que Hollande a pu battre Sarkozy, c'est parce que les masses cherchaient une issue politique et que cette volonté de se débarrasser de Sarkozy a été stimulée par la campagne du Front de Gauche et de Mélenchon, notamment à partir du succès de la manifestation parisienne du 18 mars. Sans l'existence de cette dynamique suscitée par cette mobilisation, en 2012 on aurait eu le même résultat qu'avec Ségolène Royal en 2007. Donc l'évolution de la suite dépendait d'abord de la façon dont le Front de gauche et les partis qui le composent allaient agir face à la politique de Hollande.

D'une part, en 18 mois d'existence, Hollande et son gouvernement ont fait la preuve qu'ils menaient la même politique que Sarkozy en faveur des patrons. Dans aucun question sociale et économique, ce pouvoir ne s'est en rien distinguée de son prédécesseur, au contraire, ce qui avait été fait par la droite a été entérinée et, pire, poursuivie : dans l'enseignement primaire et secondaire, Peillon poursuit sur la même voie que son prédécesseur UMP, dans l'enseignement supérieur, Fiaroso livre l'université aux groupes patronaux dans la foulée de la loi Pécresse, ministre UMP. En avril dernier, la loi votée par la majorité PS a entériné l'accord MEDEF-CFDT qui remet en cause le Code du travail, notamment en donnant aux patrons plus de liberté pour licencier à leur guise. A l'automne, la majorité autour de Hollande a voté l'allongement de la durée de cotisation pour avoir droit à une retraite complète, portant ainsi le départ à la retraite de facto à 69-70 ans. En ce moment, le ministre du travail, Michel Sapin, est en train de mettre en route un projet visant à détruire les services de l'Inspection du travail. Pour ses vœux 2014, Hollande a proposé le Pacte de responsabilité, en fait un nouveau train de cadeaux au patronat en espérant que celui-ci en retour veuille bien embaucher un peu plus. Puis il y a eu l'annonce de la remise en cause des cotisations patronales pour les allocations familiales, ce qui veut dire soit à terme la disparition de ces prestations sociales indispensables pour de nombreuses familles modestes, soit le report du financement sur le dos des salariés par le biais de l’impôt. En pratique, c'est une baisse du salaire social. La TVA a augmentée au 1er janvier. Les salaires des fonctionnaires sont gelés depuis Sarkozy .. et çà continue. Les emplois publics continuent d'être détruits à la pelle... etc ...

Et qu'ont fait les partis du Front de Gauche (FdG) depuis juin 2012 ? Ils n'ont pas créé une opposition de gauche sérieuse, capable d'organiser la mobilisation sociale contre les mesures pro-capitalistes du gouvernement. Le PCF, notamment en prévision des élections municipales de mars 2014, a choisi de faire alliance avec le PS, notamment dans des grandes villes comme Paris, Lyon, en gros la moitié des scrutins, dans l'espoir de gagner plus facilement des élus en plus. Le PG, par le style grossier et maladroit de Mélenchon, n'a pas contrebalancé cela, notamment parce que le ton et le registre employés ne pouvaient que repousser les honnêtes militants socialistes. Mais le pire a été réalisé en novembre 2013, lorsque les composantes principales du FdG, PCF et PG, se sont opposés frontalement aux salariés bretons qui face à la crise du secteur agro-alimentaire réclamaient l'interdiction des licenciements et la nationalisation des usines de ce secteur. Ceux-ci ont été traités d' "agents du MEDEF", d'"Identitaires bretons", d'"esclaves" et de "nigauds" tandis que l'Intersyndicale CGT-CFDT-FSU-SUD en Bretagne soutenait un accord entre l’État et la région Bretagne et les partenaires sociaux qui revenait à la gestion "sociale" des licenciements en cours sur la région pour accompagner les restructurations et les fermetures d'entreprises.

On a eu droit pendant un mois, à une campagne digne du temps des Procès de Moscou lorsque les accusés étaient dénoncés comme des agents de Hitler et du Mikado. Tout ce qui tournait autour des Bonnets Rouges était assimilé à la droite et à l'extrême droite.

Le danger fasciste en France trouve d'abord son terreau sur le terrain de la désespérance sociale que le gouvernement nourrit par sa politique et face à laquelle le FdG n'a pas su ni voulu jusqu'à présent apporter de réponse mobilisatrice et convaincante.

Nous rassurons les lecteurs de Solidarity, il n'y a pas de hordes du FN prenant d'assaut les Bourses du travail aujourd'hui en France. Des juges prennent suffisamment de mesures répressives contre des syndicalistes, la bourgeoisie n'a pas encore besoin des SA et Hollande a refusé le projet de loi, proposé par le FdG, d'amnistie pour les militants syndicaux ou associatifs frappés de condamnation du fait de leurs actions militantes.

Le FN (*) est "très sage" et joue le jeu de la respectabilité en cherchant à maximiser électoralement son influence. Le premier coupable de paroles racistes durant ces derniers mois a été Manuel Valls, ministre de l'Intérieur, qui a poursuivi une politique répressive à l'égard des migrants Roms et a déclaré d'une façon tout à fait raciste et essentialiste qu'ils n'avaient pas vocation à rester en France et que leurs expulsions massives du territoire français étaient normales. Le même Valls qui prétend faire la leçon sur l'anti-sémitisme de Dieudonné.

Si danger fasciste il y a en France, il vient de ce que sur les sujets où le gouvernement tente de prendre des mesures sociétales progressistes, il le fait d'une telle façon qu'il déroule le tapis rouge pour les mouvements d'extrême droite.

Ainsi au début de 2013, la question du mariage homosexuel a permis à l'extrême droite intégriste, appuyée par la hiérarchie catholique, de se refaire une santé en réussissant à mobiliser de façon répétée des centaines de milliers de personnes et en créant une figure de paria social comparable à celle du juif dans la mythologie anti-sémite. Même le FN est passé pour "modéré" sur ce sujet !

Ce dimanche 19 janvier, entre 20000 et 40000 manifestants anti-avortement ont manifesté à Paris pour étendre en France les mesures prises récemment par le gouvernement conservateur espagnol contre la liberté d'avortement. Cette mouvance intégriste catholique, distinct du FN, est l'un des facteurs de l'infection fasciste.

L'autre facteur est en rapport avec les mutations sociales et démographiques en France depuis 50 ans, avec notamment la place de l'immigration. En gros, l'équation est simple : comment attirer et enfermer dans le camp réactionnaire des centaines de milliers de jeunes nés en France, d'origine étrangère , qui font partie socialement de la classe ouvrière mais qui ne sont pas encore vraiment intégrés dans le mouvement ouvrier, et qui subissent des discriminations sociales et racistes.

C'est là qu'intervient un personnage comme Dieudonné flanqué de son compère Alain Soral.
La recette est simple, à la place du vieil anti-sémitisme façon Action Française du temps de l'Affaire Dreyfus, ou de celui de Vichy, on substitue un nouvel anti-sémitisme à destination "des basanés de banlieue" qui explique que la misère sociale ne provient pas du fonctionnement courant du système capitaliste mais de l'influence occulte d'un lobby juif qui détiendrait plein de pouvoirs dans les affaires, les banques, les médias, le cinéma, la politique. Ainsi, à travers un discours mélangeant identité musulmane, solidarité avec la Palestine, des préjugés sociaux (attitude vis à vis des femmes ou des homosexuels) et une forte dose d'anti-sémitisme, le tout enveloppé dans un manteau "anti-impérialiste" ou "anti-sioniste" on crée une division sociale détournant des prolétaires du combat contre le capitalisme.

La subtilité de l'opération est de commencer par cibler les jeunes d'origine arabe ou africaine puis d'étendre ce nouvel anti-sémitisme à d'autres couches de la jeunesse ou du salariat. C'est là qu'intervient le geste "anti-système" de la "quenelle" qui est à la fois une parodie de salut nazi et une menace de viol par sodomie sur les "tenants du système", les "sionistes"... Le tout mêlé de blagues douteuses sur l'Holocauste, de conspirationnisme et de complotisme sur le 11 septembre...(**)

Ce jeu là ne peut perdurer que de par l'absence de mouvement social contre la politique du gouvernement. La tâche principale des militants révolutionnaires est de favoriser la reprise des luttes sociales et de leur généralisation contre le gouvernement pour remettre la question sociale au cœur des préoccupations.

A côté des nécessaires explications pour combattre la démagogie raciste et cette nouvelle version de l'anti-sémitisme, c'est bien en réactivant la lutte de classe que l'on dissipera cette puanteur.

Notes :
* : soyons clairs pour dissiper tout malentendu, le FN est un groupe structuré par des cadres fascistes expérimentés assurant la continuité depuis Vichy et l'OAS pendant la guerre d'Algérie, mais aujourd'hui le FN déploie une stratégie "gramscienne" de conquête d'influence à travers les élections avec un discours bien plus soft et policé que celui de Jean-Marie Le Pen durant les années 80.

** : les procédés et les moyens employés par cette nouvelle forme d'anti-sémitisme réclameraient de plus longs développements. De même le jeu de miroir entre cet anti-sémitisme et les mouvements sionistes (et non pas "sionistes") notamment à travers des institutions communautaires comme le CRIF. Pour mémoire, le 5 mai 2002, le président du CRIF d'alors annonçait un vote Le Pen pour "faire la leçon aux arabes".