Projet des bases politiques (francais)

Submitted by martin on 10 July, 2003 - 11:48

Projet des bases politiques, rédigé par l'AWL pour la réunion international de 10 novembre 2003 à Paris. Nouvelle traduction (pour laquelle nous remercions Yves Coleman).

1. Il existe aujourd'hui des ouvertures pour la gauche révolutionnaire telles que nous n'en avons pas connu depuis deux décennies. La formidable vague d'opposition à la guerre de Bush et Blair contre l'Irak, la montée des mouvements anticapitalistes, la croissance des nouveaux mouvements ouvriers dans les ex-pays coloniaux et le renouveau encore limité mais significatif d’un authentique syndicalisme dans quelques vieilles puissances industrielles se combinent pour créer cette situation.

2. Malheureusement, l'organisation unie de la gauche dont la classe ouvrière a besoin n'existe pas, pas plus d’ailleurs qu’une gauche marxiste politiquement solide.

3. Il existe un nombre important d'organisations qui plongent leurs racines dans la tradition trotskiste — la tradition de ces communistes qui, dès le début des années 20, ont combattu la classe dirigeante stalinienne qui s’est emparée du pouvoir en URSS et a pris le contrôle des partis communistes. Mais ces groupes ont évolué et subi des mutations dans différentes directions au fil des décennies.

4. Généralement, ces groupes sont devenus des sectes plus ou moins autoritaires. Depuis de très nombreuses années, les groupes et groupuscules de l'archipel néo-trotskiste ont peu de contacts entre eux, et ne collaborent pratiquement jamais, même sur les questions à propos desquelles ils sont pourtant d’accord. Ils n’entretiennent pas non plus de dialogue sur les problèmes politiques qui les divisent.

5. Que pouvons-nous faire pour remédier à cette situation? Pour le savoir, il faut d’abord comprendre comment nous en sommes arrivés là.

6. La politique révolutionnaire est un processus incessant de groupement et de regroupement autour des réponses politiques que nous apportons aux problèmes présents, réponses qui ont des conséquences sur tous les plans.

7. Il y a 80 ans, les partis communistes se sont séparés des partis sociaux-démocrates et ont fondé, à la suite de la Révolution russe, une nouvelle Internationale ouvrière (l'Internationale communiste). Ils étaient décidés à s’inspirer des leçons de la victoire de la classe ouvrière en Russie en 1917 pour les appliquer eux-mêmes dans d’autres pays.

8. Le mouvement trotskyste, qui a défendu et repris à son compte les bases politiques originelles de l'Internationale communiste, a été, lui aussi, le produit d'un événement international qui a changé la face du monde, mais a été négatif pour la classe ouvrière : la contre-révolution stalinienne en URSS.

9. Les principaux partis communistes et l'Internationale communiste sont tombés sous le contrôle de l'autocratie stalinienne qui avait pris le pouvoir en Russie. Durant les crises mondiales des années 1920, 1930 et 1940, les organisations qui, sous la direction de Léon Trotsky, ont défendu les positions originelles de l'Internationale communiste, ne formaient que des groupes minuscules. Leurs militants ont été persécutés et souvent emprisonnés ou assassinés par les fascistes, les staliniens et les démocraties bourgeoises.

10. Après 1945, le monde a considérablement changé et sur de nombreux plans. L'ancienne division du monde entre des empires coloniaux rivaux dont les centres de commandement se situaient en Europe, et qui étaient séparés par des barrières douanières étanches, a progressivement été remplacée par une nouvelle division du monde entre, d'un côté, un empire stalinien, et, de l'autre, un « impérialisme du libre échange » dominé par un cartel de grandes puissances capitalistes dirigé par les Etats-unis.

11. L'URSS, qui avait dégénéré sous le régime stalinien et s’était déjà transformée en un nouveau système d'exploitation de classe, est devenue, après 1939-40, un nouveau centre impérialiste. Elle allait imposer et conserver sa domination politique sur l'Europe de l'Est jusqu'en 1989. D’autre part, les pays coloniaux ont connu globalement deux situations différentes : soit les luttes de libération nationale ont permis de conquérir l'indépendance politique ; soit les puissances coloniales ont décidé de leur accorder l'indépendance sans combattre. Dès les années 60, quelques-uns de ces Etats nouvellement indépendants sont devenus des centres d'accumulation capitaliste d'une importance significative quoique secondaire.

12. Au sein du mouvement ouvrier et de ses organisations de masse, les mots de «socialisme» et de «communisme» ont été monopolisés et déformés par les Partis communistes et sociaux-démocrates, organisations politiquement corrompues depuis des décennies.

13. Après 1968 une nouvelle gauche révolutionnaire est apparue, mais elle n'est pas arrivée à opérer une distinction suffisamment nette entre le socialisme qui exprime les intérêts de la classe ouvrière et les courants révolutionnaires du stalinisme. Cette nouvelle gauche a donc eu tendance à se disperser et à s'affaiblir à partir du milieu des années 70.

14. Le monde a de nouveau changé après les années 1989-91. L'effondrement du stalinisme a montré que le modèle stalinien du «socialisme» n’avait été qu’une tentative utopique de dépasser le capitalisme en se livrant une concurrence à marche forcée contre lui à partir de sa périphérie. Le stalinisme a représenté un détour, une voie de garage, dans l'histoire mondiale du capitalisme.

15. Le capitalisme s’est étendu à tout le marché mondial et a pu englober pour la première fois le monde entier. Son expansion a entraîné aussi un accroissement de la force numérique de la classe ouvrière et des liens internationaux objectifs entre les fossoyeurs du capitalisme. Mais ce phénomène s'est produit après les défaites et les échecs de la gauche à la fin des années 70 et dans les années 80, et après le choc profond, pour la culture de la « gauche réellement existante », provoqué par l'effondrement du stalinisme. L’ascension politique de la droite néo-libérale et l’inégalité croissante entre les riches et les pauvres ont façonné l’expansion capitaliste et ont été façonnées par elle.

16. L’apparition des nouveaux mouvements anticapitalistes de ces dernières années a coïncidé avec l’émergence d’une nouvelle génération de militants « radicaux ». Leur formes de culture « alternative » leur ont permis de dénoncer les maux du capitalisme, de commencer à imaginer une autre vision du monde, et à former des réseaux internationaux.

17. Tout nouveau mouvement révolutionnaire commence par le refus d'accepter le monde capitaliste actuel et la forte conviction qu'un autre monde est possible. Vu les sens accordés généralement aux mots « socialisme » et « communisme » durant les cinquante dernières années, le fait que les nouveaux mouvements anticapitalistes refusent, pour la plupart, d’employer ce vieux langage est un signe prometteur pour l'avenir. Mais ce choix implique aussi une certaine attitude « antipolitique », une préférence, chez ces nouveaux groupes, pour les actions symboliques, spectaculaires, et les confrontations théâtrales,.

18. Il incombe à la gauche marxiste organisée, aux forces qui se battent pour défendre et développer une certaine continuité de la pensée révolutionnaire, d'apprendre de ces nouveaux mouvements mais aussi de les aider à passer d’une attitude « antipolitique » à des stratégies politiques positives.

19. Depuis la mort de Trotsky, les groupes trotskystes qui ont survécu se sont trouvés assiégés et isolés pendant des décennies. Beaucoup de leurs cadres les plus expérimentés et les plus compétents ont été tués pendant la Seconde Guerre guerre mondiale. Leur culture politique a subi un déclin catastrophique. La plupart d'entre eux ont adopté, sous des formes variées, le style d’organisation apparemment « efficace » des partis staliniens. Ils n'ont pas été capables d’affronter correctement les principaux changements qui se sont produits dans le monde depuis un demi-siècle.

20. Depuis 1989-1991, les groupes trotskystes connaissent une désorientation croissante : ils ne savent plus définir des stratégies et des notions politiques positives, ils ont tendance à se fondre et à se diluer dans un « anticapitalisme » et un « anti-impérialisme » purement négatifs et réactifs. Par exemple, de soi-disant marxistes ont cherché à conclure des alliances avec l'intégrisme islamique en invoquant son prétendu « anti-impérialisme ». Mais le paléo-impérialisme de l’intégrisme islamiste (ou des Etats qui cherchent à réaliser des conquêtes régionales tels que la Serbie de Milosevic ou l'Irak de Saddam Hussein) est réactionnaire. Une stratégie politique qui est incapable de reconnaître de tels faits n’arrivera pas non plus à aider les mouvements de protestation anti-capitaliste d'aujourd'hui à acquérir une culture nouvelle, révolutionnaire, et potentiellement hégémonique.

21. Pour créer un cadre favorable à un nouveau mouvement révolutionnaire international uni, il nous faut deux choses : rétablir une politique ouvrière positive, en s’appuyant sur une rénovation et un renouvellement des idées politiques ; définir une nouvelle méthode d'organisation démocratique, rationnelle et anti-autoritaire.

22. Ces deux tâches sont inextricablement liées. Il ne peut y avoir de rénovation politique et de réflexion politique vivante face au monde perpétuellement changeant sans de libres discussions. Et il ne peut y avoir de libres discussions sans une organisation qui se soit libérée de tout dogme, de toute indifférence à l'égard de la grande et saine tradition réelle de Lénine et de Trotsky, mais aussi du pouvoir déformateur des grands prêtres, des prophètes autoproclamés ou des collèges de cardinaux des groupes marxistes. Une organisation qui se soit libérée également de toute répression des opinions minoritaires telle qu’elle est pratiquée dans beaucoup dans ces groupes, ce qui entraîne l’apparition de fractions qui combattent pour prendre la place du dictateur ou, si elles perdent la bataille, qui choisissent par facilité de scissionner et de fonder une nouvelle organisation.

23. Comment peut-on avancer à partir de notre situation actuelle? Il nous faut esquisser des bases minimales, sur le plan organisationnel et politique, pour une unité, au départ assez souple mais solide, qui aurait comme perspective de créer, à terme, une nouvelle internationale socialiste et ouvrière. Nous, groupes et militants individuels de différents pays, nous proposons de contribuer à ce processus en nous mettant d'accord sur une plate-forme internationale. Nous proposerons ce projet à d'autres groupes et militants pour qu’ils le discutent, et nous mettrons aussi d'accord sur quelques activités et discussions sur la base de cette plate-forme.

24. Voici les principales bases d’accord politiques que nous proposons :

25. Travailleurs de tous les pays, unissez-vous ! A la mondialisation du capital, opposons la solidarité internationale ! Contre toutes les guerres, excepté celles de libération nationale ou sociale !

26. Le socialisme authentique représente l’exact opposé du modèle stalinien : il vise à remodeler la société selon les principes de la solidarité ouvrière et de la démocratie réelle. Ni l'URSS stalinienne, ni les Etats survivants qui suivent son modèle tels que le Cuba et la Corée du Nord, n’incarnent le socialisme que nous voulons. Au contraire, ce sont des systèmes d'exploitation de classe qui ne sont nullement post-capitalistes, mais des régimes autocratiques qui suppriment toute vie politique indépendante pour la classe ouvrière.

27. L'auto-émancipation de la classe ouvrière est le principal moyen d’arriver au socialisme. Nous combattons donc pour l'indépendance politique de la classe ouvrière et nous nous opposons à tout « front populaire ».

28. Le contrôle ouvrier et la planification démocratique sont les seuls moyens d’empêcher la classe capitaliste de détruire l'environnement de la planète car la bourgeoisie cherche uniquement à augmenter au maximum ses ventes et ses profits.

29. Pour une orientation en direction de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier tels qu'ils sont, afin de transformer le mouvement ouvrier. Soutien actif et participation aux luttes des travailleurs à tous les niveaux, y compris les plus petites actions syndicales pour défendre et étendre les acquis sociaux. Pour la démocratie et le débat ouvert au sein du mouvement ouvrier ; pour l’organisation des militants de base au sein des syndicats. Pour la promotion de la représentation politique de la classe ouvrière, ce qui signifie, dans de nombreux pays, la lutte pour créer un nouveau grand parti des travailleurs.

30. Pour un gouvernement des travailleurs, un gouvernement fondé sur les organisations fondamentales de la classe ouvrière et responsable devant elles ; un gouvernement qui défendrait les intérêts de la classe ouvrière contre la résistance des capitalistes: pour la restauration des droits syndicaux, la reconstruction des services publics nationalisés sous le contrôle des travailleurs et de la population, la taxation des riches et l’expropriation des grands groupes capitalistes, etc.

31. Nous combattons pour une démocratie solide et cohérente, parce qu’elle est pour nous la base du socialisme, mais aussi parce qu’elle doit être défendue tous les jours, dans les batailles partielles immédiates sous le capitalisme, au plan national comme international. Les travailleurs de chaque pays doivent faire appel à tous les travailleurs du monde pour leur assurer qu'ils ne tolèrent aucune oppression pour eux-mêmes comme pour les autres prolétaires ; ils veulent l'égalité de tous sans détenir le moindre privilège sur les autres. Solidarité avec les Palestiniens et soutien des droits d'Israël : deux nations, deux Etats. Pour une Irlande libre, unifiée, et le droit à l’autonomie pour les zones à majorité protestante du Nord-Est.

32. Pour la solidarité internationale contre le capital international. Nous ne cherchons pas à arrêter la mondialisation ni à ce que l’histoire fasse marche arrière. Nous voulons plutôt mobiliser toutes les nouvelles forces et passions générées par le développement mondial du capitalisme pour atteindre la libération de l’humanité.

33. Pour un « Troisième Camp »: une position indépendante de la classe ouvrière qui s'oppose à la fois à l' « impérialisme du libre échange » (à l' « Empire du capital ») dirigé par les Etats-unis et aux forces impérialistes régionales qui pourraient éventuellement entrer en conflit avec celui-ci.

34. Pour la libération des femmes, contre le racisme et les contrôles migratoires, pour l'égalité des droits des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres.

35. Pour la construction d'un parti révolutionnaire : non pas une secte vivant dans un isolement autarcique, mais une organisation stimulée par la logique et les besoins de la lutte des classes sur trois fronts : économique, politique et idéologique.

36. Et sur quelle base organisationnelle minimale ?

37. Pour l’organisation politique sur les lieux de travail et dans toutes les organisations de masse de la classe ouvrière sur la base d'une discipline dans l'action décidée par la majorité ;

38. Pour des structures démocratiques permettant la libre discussion et les droits d'expression des minorités au sein des différentes structures du parti et dans la presse publique ;

39. Au moins pendant une phase transitoire, pour le droit des minorités d'avoir leurs propres organes de presse à coté de la presse du parti unifié.